[FRENCH] La semaine dernière, nous avons abordé la publication des premiers super-héros Marvel en francophonie et notamment dans les pages des comics canadiens des Editions Héritage. Nous nous sommes plus spécifiquement attardés sur le personnage de Spider-Man qui est apparu en 1968 dans trois supports. Nous avons un peu fait durer le suspense sur le troisième support où avaient été publiées les deux premières pages en N & B de l’épisode The Amazing Spider-Man (1963 Series) #58.

Il s’agit, comme certains d’entre vous l’ont deviné, du premier comic des Editions Héritage qui est également le premier comic francophone jamais consacré à un personnage de l’ère moderne de Marvel : The Incredible Hulk. Ce numéro paraît en septembre 1968 (alors que L’étonnant Spider-Man n° 1 paraît plus probablement en janvier 1969) dans la région de Montréal dans la province canadienne du Québec. Il s’agit de la traduction en couleur de l’épisode de The Incredible Hulk (1968 Series) #106 complété comme nous l’avons déjà vu de deux pages en N & B de l’épisode The Amazing Spider-Man (1963 Series) #58.

Ce numéro comporte de nombreuses particularités. Avec cinq autres comics des Editions Héritage il possède un format spécifique et est imprimé en couleur sur papier journal. Il est donc très fragile et peu de copie ont survécus aux années. Ceci d’autant plus que le tirage originel est estimé aux environs d’un millier (entre 800 & 1.200). Enfin, il ne comporte pas en couverture la mention des Editions Héritage mais celle de Comics Soleil, visiblement une tentative de diversification de l’éditeur.

Très rapidement, les comics Héritage vont prendre le format historique des publications canadiennes (qu’elles soient francophones ou anglophones) appelé « White ». Il s’agit de publications au format comics américains (ce qui évite tout problème d’homothétie que connaitrons les éditeurs européens utilisant le système métrique international) avec une couverture couleur en papier fort pelliculé et un intérieur en papier de médiocre qualité (dit pulp car fabriqué avec de la pulpe de bois) en N & B.

Les séries Héritage se caractérisent le plus souvent par un caractère pérenne et cohérent. La majorité des séries auront une durée de vie élevée. Par exemple, la série L’incroyable Hulk durera 188 numéros (pour 142 fascicules). Le format classique d’un comic Héritage est de 32 pages. Ces numéros sont appelés numéros simples et avaient un rythme de parution mensuel.

Lorsque le rythme de parution devient bi-mensuel (une fois tous les deux mois) au début de l’année 1978, le format passa à 64 pages. Ces numéros sont appelés numéros doubles et adoptent une numérotation du style 103/104 ce qui explique le décalage entre numéros et fascicules.

Soulignons également la grande fidélité des publications vis-à-vis des séries originelles. Contrairement aux éditeurs français comme Lug et Arédit les séries Héritages ne seront jamais censurées et suivront dans leur grande majorité des cas l’ordre de publication de l’édition américaine. Ce qui conduit à ce que certaines séries comportent des épisodes inédits en France à l’époque (nous reviendrons sur cet aspect dans notre prochaine chronique). Le seul point faible des Editions Héritage concerne le lettrage. En effet, ne possédant aucune expérience, ni visiblement connexion, avec le milieu artistique le lettrage sera confié à du personnel administratif de l’entreprise n’ayant peu (voir aucune) expérience en la matière. Il en résulte un lettrage de très pauvre qualité comparé notamment à celui des éditions Lug ou Sagédition.

Au-delà de ces épisodes « égarés » certaines séries Héritage comportent un avantage définitif. Elles ont été publiées plus longtemps que leur contrepartie française. Certaines séries Héritage ont été publiée jusqu’en 1987 alors qu’Arédit avait perdu ses licences Marvel en 1985.
C’est ainsi que la série Hulk n’a pas en France été publié entre 1985 et 1992 alors qu’au Québec elle a continuée jusqu’en 1987 comblant ainsi un vide pour l’amoureux de cette série.

En plus de quelques épisodes américains éparts manquants, comme The Incredible Hulk (1968 Series) #234 publié dans L’incroyable Hulk n° 92/93 de la série Héritage ou les épisodes américains The Incredible Hulk (1968 Series) #251 – 253 traduits dans L’incroyable Hulk n° 110/111 et 112/113, le plus intéressant reste la traduction de The Incredible Hulk (1968 Series) 258 – 328 dans L’incroyable Hulk n° 116/117 à 188.

Pour en revenir à L’incroyable Hulk n° 1, il s’agit de la traduction de The Incredible Hulk (1968 Series) #106. Le choix de l’épisode est assez contestable. En effet, le lecteur prend l’histoire « en route » sans aucune explication.

De plus, de nombreux personnages secondaires apparaissent là aussi sans aucune explication. Le lecteur fait donc la connaissance avec Glenn Talbot le second du general Thunderbolt Ross qui est amoureux de la fille du général Betty Ross. Mais cette dernière est déjà amoureuse de Bruce Banner qui n’est autre que l’alter ego de The Incredible Hulk. Les lecteurs découvrent en plus de ce soap made in Stan Lee (même si en l’occurrence c’est Roy Thomas qui est le scénariste) Rick Ross, l’ami de Banner / Hulk.

Tout ce beau monde est poursuivi par The Missing Link, un homme des cavernes conservé dans une sorte d’hibernation lors d’une éruption volcanique et qui a été ranimé par une explosion atomique qui l’a également fait muté en un monstre radioactif (assurément pas le plus connu des ennemis Hulk). Les deux « titans » s’affrontent tandis que le Colonel Nick Fury du S.H.I.E.L.D. essaye de les capturer à l’aide de l’Hellicarier et de Dum Dum Dugan & Gabriel Jones. Mais en fait, ils se feront devancer par le simulacre russe d’Hellicarier que dirige le Colonel Yuri Brevlov et son équipage russe. Mais la lutte entre The Missing Link & The Incredible Hulk reprend et abouti à l’explosion de la copie de l’Hellicarier au-dessus de la russie.

Le lecteur québécois découvrant la continuité super-héroïque moderne de Marvel aura donc été dès 1968 pris dans un tourbillon d’événement qui était la marque de fabrique de l’éditeur et qui apportait très clairement une nouveauté narrative important par rapport à la production DC Comics qui dominait à l’époque le marché. Il faut dire qu’il avait déjà été exposé à cet univers au travers des séries animées télévisées comme L’homme-araignée, Ces merveilleux surhommes et Les quatre amis fantastiques dont nous reparlerons bientôt.

Le lecteur français devra attendre 1975 pour découvrir le même épisode de The Incredible Hulk (1968 Series) #106 dans Etranges Aventures 1ère série n° 43 (je signale aux lecteurs qui l’ignorent qu’une deuxième série d’Etranges Aventures vient de paraître chez Organic Comix) et dans une version comparable à celle d’Héritage (c’est-à-dire en couleur et sans remontage ni censure mais dans un format beaucoup plus petit) dans Hulk Color n° 4 en 1983 !

[Jean-Michel Ferragatti]