Depuis plusieurs années Dominik Vallet creuse et explore tous ce que les kiosques ont pu proposer comme bandes dessinées populaires (et même, parfois, moins populaires). Mais après avoir signé BD de kiosque & Science-fiction, BD de kiosque & fantastique ou BD de kiosque & jungle, sa nouvelle livraison ne privilégie pas un genre en particulier. Au contraire, c’est la forme qui l’emporte. L’auteur se plonge dans les « petits formats », autant de « revues de poche » ne dépassant pas 14cm de hauteur mais parmi lesquelles on trouve aussi bien une partie de la production d’Arédit-Artima et, dans une moindre mesure, Lug ou Sagédition. Et pas seulement…

BD de Kiosque - Petits Formats de A à ZC’est bien connu : Les éditeurs de comics actuels sont de vilains méchants qui relancent les revues par caprice et font passer de l’une à l’autre le contenu de telle série américaine, compliquant la tâche du pauvre lecteur qui ne demandait qu’une chose : que ça reste « comme avant ». Et pourtant cette tirade nostalgique, cette logique à la « make comics great again », fondée sur le regret d’un avant plus beau, est construite sur du sable. Même si deux ou trois héros de comics ont pu profiter d’un sort un peu plus stable (notamment Iron Man ou Spider-Man dans les pages de Strange), ils n’étaient que l’exception. C’est de tout de temps, en tout cas depuis l’après-guerre, que les éditeurs de BD populaire ont cherché leur public en relançant leurs titres parfois avec des contenus très différents. On ouvrait un numéro d’Etranges Aventures sans savoir s’il nous réservait la suite des aventures d’Adam Warlock ou celles du Ghost Rider. A moins que ce soit le Devil Dinosaur qui se serait glissé dedans. Quid des exploits de Wonder Woman ou de Faucon Noir ? Et ça encore c’est quand on avait l’assurance que l’éditeur n’avait pas tout simplement opté pour du matériel anglais ou espagnol à la place. Le répertoire que nous propose en cette fin d’année 2018 Dominik Vallet a l’avantage de remettre les pendules à l’heure : les BD populaires, et en particulier au niveau des traductions, cela a toujours été le « bordel » (pas moyen de le dire autrement). Et dans le même temps cet effet de chaos se doublait d’un petit côté pochette surprise. Repoussés dans des rayons mals considérés, les petits formats ont proposé pendant des décennies une sorte de coffre à jouets au goût d’interdit, où les aventures de Green Lantern & Green Arrow côtoyaient celles de Jacula ou de Diabolik.

Quand les petits étaient grands

La grande époque des petits formats (il reste seulement un ou deux bastions), c’était la jungle. Mais une jungle à la Jumanji où le danger de tomber sur quelques bouses infâmes côtoyait une chance de faire aussi quelques découvertes inespérées. Dominik Vallet en témoigne dans cet ouvrage où, finalement, l’important c’est bien la taille et pas la catégorie. Avec la même application, il étudie donc les périodiques consacrés aux enquêtes policières, aux anti-héros criminels italiens, aux comics où à la pornographie telle qu’elle se présentait dans les années 70 (c’est à dire qu’elle prend, avec le recul, un certain kitsch). Dominique n’a rien épargné, rien ignoré. Il y a un côté baroque, quelque chose qui tient un peu d’une fête foraine désaffectée, avec ces couvertures des différents volumes de Flash (Eh oui, lui aussi a été rebooté maintes fois) ou de Super Boy qui croisent aussi bien les premières traductions d’Archie Comics (bien avant Riverdale), les exploits de Blek, Zembla ou autres Akim. Si ce n’est quand même que la richesse du sujet (regrouper en un seul volume tout ce que la presse BD a pu proposer en termes de petits formats, sur plus d’un demi-siècle) oblige à rationaliser. Prendre plus de place, c’était se lancer dans un volume plus épais et donc plus cher. Aussi l’auteur a dû se contraindre à un format de fiche assez restreint. La méthode a les avantages de ses inconvénients : parfois l’espace réservé à une revue Mon Journal ou Lug qui a connu des centaines de numéros n’est guère différent de celui consacré à un titre satanico-porno qui n’aura duré que six mois chez Elvifrance. Sur une ou deux séries (c’est finalement peu par rapport à l’étendue du livre) l’auteur en dit peu et on saura juste qu’elles contiennent des BD policières, sans qu’on sache trop quoi.

Testament d’une ère qui s’achève

Dans le même temps, cette présentation fait qu’on évite un peu le syndrome de l’arbre qui cache la forêt. Quand on a connu la grande époque en question, BD de Kiosque – Petits Formats de A à Z est une manière de se rafraichir la mémoire, voire de retrouver la trace d’une ou deux raretés qui manquent encore à la collection. Pour le lectorat plus néophyte, l’exercice n’a rien d’une visite superflue à une ère révolue. Il y a, parmi ces BD, de nombreux trésors qui n’ont jamais été réédités (on pense en particulier au retard engrangé pendant des années par DC Comics et quelques autres éditeurs). L’ouvrage peut s’avérer un outil précieux (encore que – toujours pour des questions de place – il ne donne pas le détail du contenu de tel ou tel numéro et qu’une utilisation doublée d’une visite à www.comicsVF.com soit conseillée) Inlassable chroniqueur de ce que les kiosques ont pu nous proposer comme bandes dessinées populaires (et moins populaires) ces dernières décennies, Dominik Vallet effectue une fois de plus un véritable devoir de mémoire. C’est à dire qu’il ne se complait pas dans une nostalgie aveugle, met sur la table aussi bien les choses qui ont fonctionné que celles qui se sont avérées (même dans le contexte de l’époque) bien moins glorieuses. Même si l’ouvrage englobe bien plus de choses que les seuls comics, sa lecture tombe à pic alors qu’à l’évidence Panini et Urban se retirent progressivement des kiosques et changent, d’une certaine manière, de biosphère. Et pour raconter l’ère de la BD de kiosque , outre les petits formats, Dominik Vallet a encore du travail pour quelques tomes, au moins…

[Xavier Fournier]

BD de Kiosque – Petits Formats de A à Z, de Dominik Vallet, chez Temps Impossible (35 euros)