Comme c’est le Batman Day et que nous sommes en 2019, 80 ans après la première apparition du personnage, je pense qu’il n’est pas inintéressant que je vous parle de son frère jumeau qui, forcément, a le même âge que l’alter-ego de Bruce Wayne et lui ressemble comme deux gouttes d’eau, un certain Black Bat.

La généalogie de Batman, c’est quelque chose. On sait que Bill Finger s’est inspiré de romans du Shadow pour certaines histoires (au point d’en recopier certains dialogues), on sait que Bob Kane a copieusement regardé du côté de vieux sérials comme The Bat Whispers (mais a préféré après coup clamer bien haut qu’il s’était inspiré de Leonard de Vinci, parce que, ma bonne dame, Leonard de Vinci c’est du domaine public). On sait moins souvent qu’ils n’ont pas été les seuls à suivre ce cheminement. D’où la parution en 1939 (à peu près en même temps que Detective Comics #27 et les débuts de Batman) d’un autre Bat-héros similaire, le Black Bat.

Personnage de pulps créé par Norman A. Daniels et publié chez Thrilling Publications le Black Bat [1] est un type qui a l’idée de se déguiser en chauve-souris humaine pour traquer les gangsters. Au point qu’en dehors des oreillettes présentes sur la cagoule de Batman et le logo sur la poitrine, les deux costumes sont identiques (avec les mêmes rainures sur la cape, par exemple). Au point également que, mis devant l’évidence, l’éditeur des romans de Black Bat et l’éditeur de Batman seront obligés de s’entendre et de convenir d’un accord. Tant que DC Comics ne publiait pas de roman de Batman et que l’autre ne publiait pas de BD du Black Bat, tout irait bien. C’est pour ça, par exemple, que Superman a été adapté en roman relativement vite mais qu’il faut attendre la Batmania de la fin des années soixante pour voir des romans Batman. Avant, ils ne pouvaient pas.

Si le Black Bat est aujourd’hui oublié, il serait faux de penser qu’il a vécu deux ou trois apparitions en 1939 et qu’il est parti dans les limbes aussi sec. Au contraire plus d’une soixantaine de romans ont été publiés jusqu’en 1953. Mais curieusement le personnage était si populaire dans l’Allemagne des années cinquante que « Schwarze Fledermaus » (son nom traduit) a continué de générer là-bas plusieurs centaines de romans (certaines sources parlent de 700 fascicules). Pendant des années, ne pouvant adapter cet autre héros sous forme de comics, Thrilling Publications a tenté un autre artifice original : publier des histoires du héros en BD mais en lui changeant son costume et son nom. Ce qui fait que dans les romans il était Black Bat et dans les comics il était un héros bien moins marquant, The Mask, avec le même nom civil, la même origine… mais un « totem » totalement différent.

Et là, vous nous dites que, d’accord, c’est un inconnu qui fut illustre à une autre époque, un « sosie par coïncidence » sorti à peu près au même moment et que son intérêt pour Batman s’arrête là puisque, sorti en même temp, il ne risque pas d’avoir influencé Bruce Wayne ? Oui mais non. Si les deux personnages ont démarré de façon si proche que leurs deux éditeurs ont été obligés de s’entendre, il faut comprendre que le costume initial de Black Bat ressemble en fait PLUS à celui du Batman que nous connaissons que celui du Batman de 1939. Par exemple les « fanions » qui dépassent des gants de Batman n’existent pas dans les premiers épisodes du comic-book. Mais ils sont déjà apparents sur les illustrations du Black Bat. Mieux : L’origine du héros de romans en fait le procureur Tony Quinn, aspergé par un gangster avec une bouteille d’acide. Devenu aveugle, il est obligé de subir une opération qui lui permet, par la suite, de voir la nuit. Et là pour le coup, l’origine du procureur attaqué avec de l’acide va faire du chemin est être récupérée ensuite telle qu’elle pour devenir celle du procureur Harvey Kent (ou parce qu’au début le personnage s’appelait Harvey KENT pas DENT) qui devient ensuite Two-Face. Et la deuxième partie de cette genèse, avec sa reconstruction chirurgicale, va donner inspirer l’origine d’un autre personnage de DC Comics, l’aveugle Doctor Mid-Nite, dont le costume a également quelques similitudes avec Black Bat.

Bien sûr Black Bat a un valet mais aussi un réseau de souterrains sous sa demeure (là aussi à un moment où ces éléments étaient absents des histoires de Batman). Aussi même s’ils sont nés en même temps, il n’est pas faux de dire que Batman a été en partie influencé par Black Bat. Avec la fin de sa publication aux USA dans les années cinquante, l’accord avec DC Comics n’avait plus lieu d’être et Batman s’est mis à apparaître dans des romans. Ironiquement, Black Bat est tombé dans le domaine public aux USA (pas en France puisque le créateur du personnage n’étant mort qu’en 1995, il faudra attendre 2065) et a été récupéré par différents petits éditeurs de comics comme Moonstone Books et Dynamite (généralement pour des projets assez peu inspirés, il faut bien le dire), le tout avec un costume légèrement modifié pour éviter le courroux de DC Comics. Il existe aussi un film amateur d’1h24 (quand même) mais « amateur » est clairement à prendre au sens péjoratif.

Si Black Bat n’était pas paru ? Nous aurions Batman. Mais nous aurions sans doute un Batman très différent, avec un costume moins élaboré et quelques alliés et ennemis en moins. Alors Happy Bat-Day aussi, Black Bat !

[Xavier Fournier]

[1] Il existait un héros antérieur de pulps qui se nommait aussi le Black Bat mais qui ne portait pas de masque ou de costume particulier. Il s’agit pour le coup d’un simple homonyme.