[FRENCH] Après les « zombies » la semaine passée, restons si vous le voulez bien dans le registre du fantastique et attardons-nous sur une des publications vampiriques les plus attirantes de ces derniers mois. Ce dimanche, nous nous repaîtrons donc du premier tome d’« American Vampire », qui fait la promesse de narrer l’avènement de goules mutées, insensibles à la lumière du jour, au tournant des XIXe et XXe siècles. Cette « ère industrielle » des créatures de la nuit, Stephen King nous la resitue dans l’avant-propos de l’album : « L’idée initiale, c’est avant tout de rendre à ces chers suceurs de sang le mordant qu’ils ont perdu avec la mode des  » vampires pour midinettes « . Il est temps qu’ils fassent peur à nouveau. » Cependant, tout en posant le personnage central comme un « lone wolf », sorte de Logan du genre (mais délibérément cruel, lui), on comprendra vite que les auteurs ont aussi ajouté une connivence qui tend à l’affection entre cet anti-héros, Skinner, et sa jeune amie. Ici, point d’effets de style outrés, car les sentiments exprimés n’y sont jamais dégoulinants. Ils sont bruts de décoffrage et sincères, à l’image de Pearl, cette pauvre enfant perdue dans la très sournoise Cité des anges.

« American Vampire » est une série régulière qui a débuté en 2010 chez Vertigo, pour atteindre à ce jour un total de quatorze épisodes. Et ce titre suscite immédiatement la curiosité dans la mesure où, outre son thème propice à l’angoisse, il s’appuie surtout sur le premier scénario que Stephen King ait pensé et peaufiné spécifiquement pour notre média favori. L’auteur du « Singe » y signe en effet l’intégralité des origines de Skinner Sweet sur un pitch original de Scott Snyder (« Swamp Thing », « Blue Beetle », « Batman : Gates of Gotham »). A l’idée d’aborder ces cinq premiers épisodes, les canines nous en poussent !

« Suck my kiss »

En 1880, à Sidewinder, petite cité du Colorado, le jeune Will Bunting est témoin de l’évasion du criminel Skinner Sweet, alors aux prises avec Jim Book et l’agence Pinkerton. Alors que l’opération « détournement du convoi » tourne à la confrontation directe, Sweet est laissé pour mort et rapidement enterré. Trop rapidement peut-être, car les échanges de sang qui ont eu lieu au cours du guet-apens ont signé la naissance du premier vampire engendré sur le territoire des Etats-Unis…

Trente-cinq ans plus tard, à Los Angeles. Deux amies nouvellement débarquées dans la ville nourrissent les mêmes rêves de cinéma. De petits boulots en castings, les occasions de se distinguer sont rares, c’est un euphémisme de le dire. Malheureusement pour l’une d’elles, ce qui devait être une opportunité de devenir enfin actrice et de briller en société va rapidement tourner au cauchemar. Laissée pour morte après une soirée qu’elle aurait préféré éviter, Pearl Jones croisera alors le chemin d’une silhouette ténébreuse qui lui fera don de son sang si particulier…

En cette même année 1925, Will Bunting présente la réédition de son ouvrage intitulé « Mauvais Sang ». Pour la première fois, il dévoile que ce qu’il a toujours présenté comme une œuvre de pure fiction s’avère en réalisé basé sur les événements extraordinaires dont il a été le témoin, trente ans plus tôt. Là encore, une silhouette chapeautée assiste à la conférence de presse…

« Nous sommes en Amérique, Von. Tout le monde a un prix. »

Certains diront qu’il s’agit d’une « histoire de vampires » de plus. Effectivement, la tendance à utiliser des « blood suckers » dans l’entertainement américain est une réalité ces dernières années (sinon une constante intemporelle). Mais ne serait-ce pas réducteur pour cette BD ? Car le plaisir que l’on prend à la lire est évident : des cowboys, des filles, des flingues… sans oublier la mutation d’une société en toile de fond et des dialogues qui pourraient directement être issus d’épisodes de « Jonah Hex »… L’écriture et l’articulation des différentes scènes témoignent de l’imagination tout comme de la grande maîtrise du tandem Stephen King et Scott Snyder (dont les contributions respectives resteraient à identifier) et font de ces épisodes un pur concentré de bon goût. On ricanera, à la rigueur, sur cette histoire de caste transnationale de vampires nobles venus de la Vieille Europe, Russie comprise. C’est trop gros pour ne pas être délibérément burlesque.

Sur fond de naissance du « Star System » et d’essor du cinéma populaire, Scott Snyder et Stephen King nous content l’histoire de femmes aveuglées par les ors et l’ambition, des femmes considérées dans le cas présent comme de la « chair fraîche » sans autre considération. Et on comprend que les auteurs ont souhaité entremêler deux trames : celle d’une part de la naissance du ou des premiers vampires de « nouvelle génération », aux génomes modifiés apparus en Amérique ; l’autre, plus revendicative, de la vanité voire du danger que constitue la recherche de la célébrité.

Grosse satisfaction de ce premier tome, l’artiste brésilien Rafael Albuquerque se révèle particulièrement à l’aise avec la représentation de l’Ouest américain. Sa patte, étonnante, rappelle en nettement plus intense et plus abouti, le style du dessinateur Dan Norton à la fin des années 1990, en encore mieux. N’hésitez pas à vous rendre sur son profil deviantart (http://rafaelalbuquerqueart.deviantart.com), vous pourrez y retrouver quelques belles illustrations (« Star Wars », « Batman », « Tex ») de même que les dernières couvertures d’ « American Vampire ». En revanche, on eût préféré que la colorisation et l’encrage fussent plus homogènes sur l’ensemble de l’album, car le décalage s’avère très marqué – et c’est certainement voulu – entre les flashbacks et les passages se déroulant en 1925. Les premiers sont bien plus élégants et élaborés, et font véritablement honneur au crayonné.

Une approche, plus qu’un personnage

Lauréates de la « Best New Series » aux IGN Best of 2010 Award, les origines de Skinner Sweet nous ont donc laissé sur une excellente note. Aussi étonnant que cela paraisse, la satisfaction est même double. Car bien plus que la seule aventure d’un vampire sans vergogne, cette fable diablesse se révèle surtout une quête de vengeance menée par une misérable qui avait été renvoyée brutalement à sa médiocre condition. Naïve certes, mais désormais vampire à son tour, Pearl nous conquiert à chacune de ses apparitions. Quoique certains pourront, en retour, reprocher à King et Snyder de donner dans le « cliché » en mettant en scène cette histoire d’obscur complot fomenté entre puissants aussi avides de sang que de dollars… maintenant, le plot est plutôt bien amené et reste dans la part acceptable de toute caricature.

Alors malgré quelques flottements d’encrage et de colorisation (mais probablement assumés scénaristiquement par les auteurs), « American Vampire » reste une BD assez épatante, qui donne envie de se jeter sur le second tome, paru pour sa part en mai dernier. Reste à faire vivre le personnage itinérant de Skinner sur la durée, pour le détacher de son rôle évident de « slasher », et ce faisant, le densifier. En bon connaisseur des rites païens, nul doute que Scott Snyder, qui par la suite a pris la relève en solo sur sa création, saura enfoncer le clou…

[Nicolas Lambret]

« American Vampire T1: Sang neuf », par Scott Snyder, Stephen King (scenario) et Rafael Albuquerque (dessin), Panini Comics, Coll. 100% Vertigo, février 2011, 160 p.