[FRENCH] S’il existe un auteur capable par sa finesse de faire adouber des courbes lascives et rebondies par les tenants de la culture noble, c’est bien Milo Manara. « Le parfum de l’invisible », « Le déclic », « Gulliveriana »… Depuis quarante ans, Milo Manara, c’est d’abord un tourbillon de souvenirs pour bon nombre de jeunes mâles pubères et rêvasseurs. Milo Manara, ce sont des albums osés parfois fort négligemment classés en rayons tous publics par des bibliothécaires inconscients. Un génie italien dont le talent pour représenter la beauté féminine ne peut que stimuler le cheval sauvage de l’esprit adolescent avant la rencontre la Femme « en vrai »… Un grand artiste que ses lecteurs devenus adultes et responsables ont aimé suivre et promouvoir en toute occasion, lors de dîners entre amis, par exemple.

En janvier 2010, il y a donc un an, c’est donc tout émoustillés que les lecteurs de Comic Box (#62) pouvaient apprendre la très prochaine parution d’un album inédit réunissant Chris Claremont, père adoptif des X-Men, et notre dessinateur de l’impossible, le temps d’un « one shot » piloté directement par l’éditeur Panini – avec la bénédiction de Joe Quesada. Intitulé « Ragazze In Fuga » dans la langue de Dante, ce nectar de quelque 56 pages nous parvient enfin en ce frisquet mois de février 2011. Centrées sur les mutantes les plus sensuelles de l’équipe, ces très fantasmatiques « Vacances de l’amour » version comics offrent bien le rafraîchissement attendu, mais peinent en revanche à faire fondre complètement la crème solaire.

Cette île de Madripoor, une vraie étuve…

Alors que les miss Kitty Pryde, Rogue, Ororo, Betsy Braddock et Rachel Summers avaient prévu une semaine de « fun entre filles » sur l’île grecque de Kirinos, les 5 belles se retrouvent rapidement contraintes d’écourter leur escapade lorsque l’une d’entre elles se trouve mystérieusement enlevée et conduite sur la principauté sud-asiatique de Madripoor. Depuis l’île, quelqu’un semble sur le point de déclencher une guerre dévastatrice entre les deux puissances que sont l’Inde et la Chine… Sous ces latitudes tropicales, comment les X-Women pourront-elles venir à bout d’un ennemi qui parvient à annihiler leurs pouvoirs ? Et surtout, sans réels vêtements de change, comment faire pour conserver son uniforme au sec ?

Artistiquement irréprochable…

Comme on pouvait s’y attendre, la lecture de cette très courte aventure s’avère particulièrement séduisante pour les rétines. Pour reprendre le mot de Nick Lowe, éditeur chez Marvel, et cité en post-face de l’album : Milo Manara nous inspire ici de délicieuses pensées « impures ». Chaque situation, chaque attitude, chaque mimique de l’une des mutantes ouvre les portes de nos bas esprits sur des doubles-sens assez érogènes mais relativement discrets. Qu’on ne s’y trompe pas, cette BD reste dans la lignée des publications les plus « soft » du maître italien et c’est très bien ainsi. La délicatesse du dessin est totale, une fois de plus, et elle s’accompagne de dialogues très justes signés Chris Claremont. Shadowcat étant la narratrice de l’aventure, le ton utilisé reste frais, simple et léger, ce qui colle parfaitement aux enjeux rencontrés par les 5 affriolantes. Cependant, gros bémol, le scénario de l’épisode en lui-même tiendrait sans doute sur le shorty blanc de Malicia… c’est dire. La carte postale reste quoi qu’il en soit magistralement dessinée.

… mais assez peu consistant !

Outre la perturbation toute – hum – érotique qui nous accompagne tout au long de l’album, un étrange sentiment d’insatisfaction apparaît lui aussi dès la moitié de l’aventure. On comprend en effet très vite que l’envergure du récit sera malheureusement inversement proportionnelle à la renommée des deux maîtres ainsi réunis. Ces « X-nymphettes » en goguette nous jouent un remake de « La Croisière s’amuse » entre la Grèce et Madripoor. C’est bien, mais comme il est d’expression en territoire grolandais, « ce n’est pas suffisant ». On passe donc un moment aussi agréable que dispensable. Certes, l’ambitieux défi qui était de faire collaborer le scénariste le plus marquant des X-Men et le maître de la bande dessinée sensuelle se trouve effectivement relevé, mais on ne peut que regretter l’absence de grand moment, de trouvaille narrative à la hauteur du génie artistique de Manara. Dommage, enfin, que le plan final sur nos héroïnes ne nous laisse qu’entrevoir la détente de toute la troupe après les rudes combats. On aurait bien aimé connaître la suite de la soirée… les « before », ça ne fait pas tout !

[Nicolas Lambret]

« X-Men : Jeunes filles en fuite », par Chris Claremont (scenario) et Milo Manara (dessin), Panini Comics, février 2011, 56 p.