[FRENCH] Sorti dans les salles obscures en 1999, le premier volet de la trilogie « Matrix » reste probablement encore aujourd’hui le dernier grand phénomène de science-fiction au cinéma. Considéré par beaucoup comme un chef d’œuvre, il connut cependant deux suites assez déconcertantes et bien moins philosophiques que ne le laissaient entendre initialement les frères Larry et Andy Wachowski. Partant du concept assez génial de « nous vivons tous dans un monde virtuel plaqué devant nos yeux par des machines », les deux derniers épisodes faisaient de Neo un Christ moderne, assez proche d’un super-héros boyscout, et capable d’étendre ses superpouvoirs dans le monde réel… Adieu la dualité et la finesse du propos premier ! Dès 2003 et la conclusion de « The Matrix Revolutions », les fans devaient donc accepter l’idée que cette matrice vendue quatre ans plus tôt n’était plus de la SF crédible (hard ?), mais bien plus un divertissement – au mieux – plaisant.

Pour autant, bien conscients du potentiel de leur franchise, les frères Wachowski ont très tôt mis à contribution un grand nombre d’auteurs célèbres pour nourrir de personnages consistants cette vaste réalité virtuelle. Geof Darrow, créateur avec Frank Miller des séries « Hard Boiled » et « Big Guy and Rusty The Boy Robot », fut ainsi un des principaux designers de l’univers estampillé « Matrix ». Steve Skroce, bien connu des lecteurs d’ « X-Man » ou « Gambit » dans les années 1990, se chargea quant à lui des story-boards des trois longs-métrages… Pour bâtir cet univers étendu façon George Lucas, les frères Wachowski accompagnèrent leur œuvre cinématographique de productions parallèles déclinées sur de multiples supports, faisant ainsi de « Matrix » un véritable label de science-fiction. Les jeux « Enter the Matrix » ou « The Matrix online » en sont des illustrations assez peu flatteuses. En revanche, les courts-métrages animés compilés sous le nom d’« Animatrix » (2003) offraient des variations très intéressantes autour du thème central de la série.

Andy et Larry Wachowski ayant été biberonnés de culture « comics », et compte tenu de leur entourage créatif, il était donc logique que la bande dessinée devienne également un média de prédilection pour les refugiés de Zion. C’est donc dès 1997, et avant même la sortie du premier film que les premières histoires complémentaires furent envisagées. Sorties entre 1999 et 2003, et initialement publiées sous forme de webcomics, les 12 fables réunies dans le TPB de cette semaine rassemblent de très grands noms du comic-book et nous rappellent à la puissance contestatrice et à l’intelligence qui avaient permis ce succès mondial.

La cuillère n’existe pas

Si votre application date de 1999, le programme sera mis à jour par les lignes de code suivantes : un robot qui refuse de se laisser déboulonner, un citoyen parano pour de bonnes raisons, les regrets d’une femme qui a refusé la pilule rouge, un homme extrait de la matrice pour contrer une attaque extra-terrestre, la recherche de l’« espoir », un vieux fou utile à la Résistance, un fuyard mort par amour, un utopiste qui rêvait de pain brioché, les étranges sculptures d’une artiste, et, enfin, un clin d’œil à Moby Dick…

Un lapin blanc en pleine forme

Point de boom-boom ou de guimauve, la matrice qui nous est présentée aborde des questions à la fois profondes, ambitieuses et… raisonnables. Quel que soit l’auteur aux commandes, on ressent un souci de partager ce sentiment de décalage entre nos aspirations profondes d’individus, et la réalité forcément insatisfaisante que vient combler le concept de « Matrix ». Dans le contexte d’un monde régi par les machines, ces épisodes très courts ont donc pour point commun de tisser une réflexion sur les « véritables » besoins de l’espèce humaine. En définitive, le ressenti des sens a-t-il vraiment besoin du concept de réalité ? Oui ou non, bleu ou rouge, à vous de voir. Quoi qu’il en soit, pour peu que vous soyez réceptifs à ces brèves méditations illustrées, vous pourrez compter sur la maîtrise des scénaristes et dessinateurs en présence : outre Geof Darrow, déjà mentionné, vous y lirez des histoires imaginées par Bill Sienkiewicz (« Arkham Asylum », « Elektra : Assassin »), Neil Gaiman (« Sandman »), Dave Gibbons (« Watchmen »), Paul Chadwick (« Concrete ») ou encore Troy Nixey (« Jenny Finn ») et Kilian Plunkett (« Star Wars »)… Bref, la classe et sans mauvaise coquetterie déplacée.

Les cookies aussi ont besoin d’amour

Le temps a passé et l’amère pilule a été avalée depuis longtemps déjà. C’est donc avec envie que nous nous sommes plongé dans ce recueil parfaitement raccord avec l’atmosphère du premier épisode. Finalement rendu à des auteurs expérimentés, peut-être plus sérieux aussi, le futur angoissant des incubateurs retrouve tout son intérêt. Pas de Lambert Wilson, pas de dialogues pompeux, c’est appréciable… Ce volume plaira donc aux amateurs du film originel, époque où la grande et vague matrice conservait encore sa part de mystère, avant que tout le concept ne soit atomisé par une orientation christique assez grotesque. Les histoires proposées ici sont d’une grande qualité, quoique parfois trop courtes, et très disparates en terme de style. Mais chacune d’entre elles s’impose comme un moment contemplatif et ouvre une réflexion sur notre capacité à maitriser notre « réalité ». La rouille et les câbles en plus. Cette fois-ci pas de doute, c’est la pilule bleue. On reste dans la matrice. A quand un reboot ?

[Nicolas Lambret]

« The Matrix Comics – vol. 1 », par Larry & Andy Wachowski, Geof Darrow, Bill Sienkiewicz, Neil Gaiman, Dave Gibbons, Paul Chadwick, Ted Mc Keever, Gregory Ruth, John Van Fleet, Troy Nixey, Peter Badge, David Lapham, Ryder Windham, Kilian Plunkett (scenario/dessin), Panini Comics, mars 2008, 160 p.