[FRENCH] En 1994, bien avant de perdre Batman dans les méandres du temps, le scénariste Grant Morrison (« Invisibles », « JLA », « Arkham Asylum », « New X-Men ») avait eu l’audace d’interroger le divin dans un mémorable comic-book publié sous la bannière mature de Vertigo. Depuis cet été, le produit de cette vaste contemplation est enfin disponible en langue française, l’occasion pour nous de revenir sur une œuvre complexe et méconnue.

Dieu, disparu dans la coulisse…

Townely, petite ville aussi brumeuse qu’imaginaire située dans la banlieue de Manchester. Alors que toute la population assiste aux traditionnelles représentations théâtrales des « Mystères » médiévaux (« Mystery plays » en anglais), le Dr. Bell, qui y incarne Dieu, est assassiné froidement entre deux passages sur scène. Dépêché sur les lieux du crime, l’Inspecteur Carpenter va calmement tenter de comprendre le mobile et la réelle portée de ce fait divers. Mais dans cette bourgade austère et méfiante, les apparences, les médisances et autres vengeances auront tôt fait de brouiller les pistes…

Une aquarelle de Laura Palmer ?

Avant même d’aborder le fond de ce récit, ce constat simple : graphiquement parlant, le travail de Jon J. Muth (« The Sandman : The Wake » et « Swamp Thing : Roots » en 1995 et 1998) relève du sublime. A la fois délicates et inquiétantes, gorgées d’indicible, ses aquarelles parviennent immédiatement à saisir le lecteur pour ne jamais plus le lâcher. On oscille ainsi entre d’une part la grisaille et les textures rurales de la campagne anglaise, et d’autre part des passages complètement hallucinés, à l’image de l’interrogatoire du principal suspect, lorsque toute la scène vire sur des tons rouges-orangés des plus angoissants – un moment marquant qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler la célèbre série « Hellblazer », parue chez le même éditeur.

La narration complètement imprévisible de Grant Morrison joue, quant à elle, sa partition à la perfection. Le huis clos qui se crée au sein de cette ville anodine et l’intrusion d’un enquêteur « étranger » dans ce doux et silencieux maelstrom – tout comme un goût pour les personnalités fêlées – fait clairement écho à l’univers mis en scène par David Lynch dans « Twin Peaks » (1990). Depuis vingt ans, chacun sait combien les deux saisons de cette série ont pu nourrir l’imaginaire et l’imagerie de la pop-culture, et cet hommage indirect en est une des plus belles illustrations.

Carpenter et nous

D’une mise en scène purement fictive à une autre née du réel, depuis la pièce de théâtre introductive jusqu’à la crucifixion d’un homme en fin de récit, la réalité des « gens » telle qu’elle est dépeinte dans cette bien sombre BD dépasse de très loin le cadre classique du thriller. Grant Morrison et Jon J. Muth, tandem de très haut niveau, signaient ainsi en 1994, une œuvre dérangeante dans la mesure où elle n’apporte que peu de réponses et laisse au contraire toute sa place au lecteur dans le dénouement que celui-ci souhaite y donner. Certains passages restant tout de même relativement explicites, il apparaît évident que ce comic-book est exclusivement destiné aux « avertis ».

S’agit-il en effet d’évoquer la défaillance humaine qui nous englobe tous ? S’agit-il encore d’une réflexion sur la place de la foi, du mysticisme et de la recherche d’absolu dans la vie moderne ? Rien n’est moins sûr, car Morrison semble ici se délecter de sa capacité à faire frissonner son lecteur entre différentes interprétations.

En définitive, parce qu’il est dominé par ses propres névroses, chaque protagoniste de cette enquête peut porter sur lui le manteau de la culpabilité. Alors chers lecteurs, faites-vous votre propre idée quant au sens à donner à cette énigme, car votre analyse sera finalement la seule valable. Pour ses nombreuses allégories, de par la réflexion qu’elle fait naître chez son public, et en raison de son immense qualité artistique, « The Mystery Play » peut décemment être considérée comme l’une des meilleures productions du label Vertigo.

[Nicolas Lambret]

« The Mystery Play », par Grant Morrison (scenario), et Jon J. Muth (dessin), Editions Panini Comics, Coll. Vertigo, juillet 2010, 78 p.