[FRENCH] Depuis l’œuvre de Tolkien, en matière d’heroic fantasy, les ingrédients susceptibles d’attraper le lecteur sont connus. La quête initiatique, le héros en devenir ou le chevalier déchu en reconquête, le monde divisé qu’il s’agit de fédérer, la poésie celte portée aux nues… autant de ressorts scénaristiques efficaces et déjà abondamment arpentés depuis cinquante ans par de nombreux auteurs, avec une distance et une personnalité plus ou moins affirmées. Et pourtant, lorsqu’un nouveau cycle émerge d’une production aussi abondante qu’inégale, on ne peut que se féliciter de voir des successeurs investir la cotte de mailles en la remplissant allègrement. C’est assurément le cas du « Trône de Fer », vaste fresque commencée de peindre par George R. R. Martin entre 1991 et 1996, avec à la clé la parution du premier tome de « A Song of Ice and Fire ».

Encore *relativement* méconnu du grand public conquis par la trilogie cinématographique de Peter Jackson, ce brillant auteur sexagénaire occupe cependant une place d’honneur dans le cœur des lecteurs de littératures de l’imaginaire. Récompensé notamment par les Prix Hugo, Nebula et Locus (pêle-mêle 1975, 1980, 1986, 1997, 1999…), Martin est parvenu à donner vie et épaisseur à un univers fait de dragons, de héros, de clans et de trahisons, petites ou grandes, mais toujours « grises ». Et puisque vous filerez sans doute découvrir – si ce n’est déjà le cas, bien sûr – la saga romanesque de GRRM (notamment les 4 volumes centraux « A Game of Thrones », « A Clash of Kings », « A Storm of Swords » et « A Feast for Crows »), le TPB de cette semaine est un prequel, adapté d’une nouvelle parue pour la première fois en VO en 1998, et intitulé « Le Chevalier Errant » (« The Hedge Knight »). Ces 6 épisodes parurent pour la première fois en 2003-2004 chez Image Comics, puis Devil’s Due. En France, cette édition chez Milady est une première.

Liens de sang et étoiles filantes

Quelque cent années avant les événements relatés dans « Le Trône de fer », l’aventure de Ser Duncan le Grand démarre sur la tombe encore ouverte de son maître. Avant de trépasser, Ser Arlan avait tout appris à son écuyer. Autour de souvenirs fantastiques de dragons, il avait fait naître chez ce jeune « Dunk » la vocation de chevalier errant, à l’image de sa propre philosophie de vie, à l’image aussi de cet appétit pour une liberté inconditionnelle. Désormais seul face à ses rêves de grandeur, Dunk se décide à embrasser définitivement une existence dangereuse mais aussi pleine de promesses. Héritier de l’épée, du bouclier, et de la mémoire d’Arlan, ce puissant gaillard prend la direction de la prairie de Sorbier, où doit se jouer un important tournoi. Après avoir dû essuyer les premières vexations imposées à ceux de son piètre rang, celui qui, malgré ses haillons, se fait à présent appeler « Duncan le Grand » ne tardera à entrer en conflit avec les cruels princes de Targaryen, chevaliers noirs descendants de l’empire de Valyria…

Heaume sweet heaume

A peine les premières pages tournées, l’univers chevaleresque de George R.R. Martin semble immédiatement familier. Plus proche du mythe arthurien que du monde imaginaire représenté par la Terre du Milieu, le cadre « humain » de cette aventure fait en premier lieu l’intérêt du récit. On retrouve notamment les codes, le principe de suzeraineté et les joutes épiques qui ont pu nourrir la mythologie d’une imagerie médiévale occidentale clairement affirmée. Westeros, ce continent théâtre de la future guerre de succession entre les 7 Couronnes, à la mort de Robert Baratheon, est un Occident antérieur aux croisades, anglo-saxon de préférence. Il est donc très facile d’entrer dans le récit, quand bien même il s’agirait d’une première approche du « Trône de Fer ». Dès l’enterrement de Ser Arlan, le lecteur ne peut que ressentir de l’empathie pour l’histoire de ce fidèle Duncan, bougre fougueux et déraisonnable, épris de justice et ignorant sciemment les us qu’impose théoriquement la chevalerie.

Pour ce qui concerne le travail d’adaptation, on comprend très vite que les bulles contextuelles tirent précisément leur finesse et leur efficacité du matériau originel. Car la narration s’avère bel et bien la force première de cette BD. Ben Avery, éditeur pour Community Comics et scénariste de cette transposition, a réalisé une sélection tout à fait fidèle à la nouvelle de George R.R. Martin.

Les dessins de Mike S. Miller (« Superman », « G.I.Joe », « X-Man » et de très nombreux autres titres) sont d’excellente facture, et conviennent complètement à l’esprit du récit. En revanche, et c’est assez regrettable compte tenu de cet aspect très positif, les planches sont fort peu soutenues par une colorisation dont le qualificatif le moins injuste serait le mot« fade »… à l’exception du dernier tiers de l’arc, qui se déroule dans une gamme de couleurs et une lumière parfaitement en adéquation avec la bataille matinale et brumeuse qui se déroulera à Sorbier.

Une errance qui ouvre l’appétit

Cela devient une habitude, mais le choix éditorial de Milady fait une nouvelle fois mouche. Encore un TPB discret, mais sacrément bien ficelé, et agrémenté d’un écrin de premier ordre. Les dernières pages de ce premier tome proposent d’ailleurs les différentes couvertures, régulières et variantes, de ce cycle. Naturellement, le volume 2, qui devrait assurément être consacré au « Sworn Sword » paru chez Marvel en 2008, n’en est que plus attendu. Au programme, Duncan, toujours accompagné de l’œuf, entre au service de Ser Eustace Osgris et doit s’engager dans la guerre qui oppose ce dernier à Rohanne Tyssier, la Veuve Rouge. On a hâte.

[Nicolas Lambret]

« Le Chevalier Errant », par Ben Avery (scenario), Mike Miller (dessin) et Mike Crowell (encrage), adapté de la nouvelle de George R. R. Martin, Editions Bragelonne Milady-Graphics, juin 2010, 160 p.