[FRENCH] Pour ceux qui l’ignoreraient, Conan le Cimmérien ne fut pas le premier barbare imaginé par Robert E. Howard (1906-1936). Pour d’autres qui auraient également passé le XXe siècle sur Tatooine, Monsieur Howard peut être considéré comme le père de l’heroic fantasy, puisque ses œuvres littéraires ont ouvert la voie à toute une production ouvertement inspirée par ses épopées. Outre plusieurs adaptations au cinéma dont la plus célèbre vit Arnold Schwarzenegger conquérir le rôle principal, sous forme de comic-books cette fois, Conan, Solomon Kane et autre Kull avaient notamment connu le succès chez Marvel (avec Roy Thomas aux commandes), avant de décliner au cours de la décennie 80’s et de se retrouver dans le ghetto des personnages « hors-mode » ( !) achevés par les années 1990.

Au début des années 2000, l’éditeur américain Dark Horse s’est pour sa part distingué en remettant le personnage du Destructeur sur les rails du succès public. Il était donc logique que le roi de Valusie, le très délicatement nommé Kull, bénéficiât d’un relaunch de même envergure. Composé de 6 épisodes publiés entre novembre 2008 et mai 2009 aux Etats-Unis, le TPB qui nous rassemble aujourd’hui est l’adaptation du premier roman que Howard consacra à l’Atlante, intitulé « The Shadow Kingdom » et paru dès 1929 dans la célèbre revue « Weird Tales ». Au scénario, on retrouve Arvid Nelson (« Rex Mundi », « Red Sonya ») et pour la partie graphique le Brésilien Will Conrad (« Freshmen vol. 2 », « Birds of Prey », « Conan »), récemment croisé chez Marvel sur « Black Panther » (2009).

« Where’s your crown, King Nothing ? »

L’Age Thurien, 20 000 ans avant notre ère. Kull, le barbare atlante devenu général de Valusie est à présent Roi de cette terre étrangère. Les dernières baronnies ont accepté l’évidence et prêté allégeance. Frontalement, avançant sans masque, le comte Areyas semble seul résister à l’imperium de cet ancien esclave considéré par beaucoup comme un parvenu. La défiance de cet homme lui coûtera la vie.

Pourtant, alors que l’unité du territoire semble enfin acquise, une conspiration ténébreuse, fondée sur des rivalités millénaires semble à même de faire vaciller le jeune souverain. Malgré le mépris réciproque que se portent Atlantes et Pictes, le roi Kull n’aura pas d’autre choix que de faire confiance à ses informateurs d’un soir… Dans la coulisse, parmi les proches du monarque, des yeux calculateurs observent, attendant leur heure…

Pas loin de la Cité des Merveilles

Même si le mérite en revient avant tout à Robert Howard, on ne peut qu’apprécier l’épaisseur de l’intrigue proposée. Arvid Nelson, qui avait donc la responsabilité de scripter le roman de 1929, parvient à conserver finesse et brutalité des situations, sans jamais caricaturer le Barbare. De plus, le découpage et la réalisation graphique des scènes est de grande qualité. Seule déception, un encrage bon certes, mais assez discret, et qui ne soutient pas suffisamment la belle mise en couleurs de José Villarubia. Les dédales de la Tour de Splendeur auraient probablement mérité une plus grande noirceur, un jeu plus marqué encore sur les ombres et lumières. Un bémol qui n’a toutefois que peu de portée face à la maîtrise de Will Conrad. Ses personnages sont expressifs, leurs attitudes et leur gestuelle confèrent une impression de crédibilité à l’ensemble des dialogues, et lorsque l’action reprend ses droits, les carrures musculeuses en mouvement font clairement tomber la mâchoire.

Kull, digne de son gang

Tel le sort qui sera réservé aux adorateurs du Grand Serpent, il convient à présent de tordre le coup aux idées reçues. Cette bande dessinée se révèle plus subtile qu’il n’y paraît de prime abord, et le personnage de Kull, qui n’offrait pas – préjugés inside – de garanties en matière d’activité neuronale, est finalement présenté dans un registre relativement pondéré. Deux ou trois ennemis (ou dix…) auront bien la tête tranchée ou le thorax perforé. Mais l’âpre bataille qui se joue sous nos yeux oscille adroitement entre des considérations diplomatiques crédibles pour cet univers d’heroic fantasy, et une nécessité de passer le camp adverse par le glaive lorsque banquets et ripaille ne suffisent plus. Est-il tout de même utile de préciser que le story-arc ne s’achève pas sur une conclusion franche du collier au terme de ces 6 épisodes. Aussi frustrante que cette « fin » soit, elle est plus que logique, puisque ces dernières planches se contentent de suivre la trame du récit originel, qui ouvrait en son temps la voie à d’autres romans. Ce « Royaume des Chimères » reste une excellente entrée en matières pour tous ceux qui, impressionnés par le vaste univers de Conan, souhaiteraient découvrir un pan important de la pop-culture nord-américaine.

[Nicolas Lambret]

« Kull : le Royaume des Chimères », par Arvid Nelson (scénario), Will Conrad (dessin) et José Villarrubia (couleurs), Panini Comics, mai 2010, 150 p.