[FRENCH] Fort du succès de leur Hypothèse du Lézard il y a quelques années, les Moutons Électriques ont lancé il y a quelques temps déjà leur Bibliothèque des Miroirs, consacrée à divers auteurs et sujets liés aux comics. Ces temps-ci la maison d’édition rajoute deux volumes à sa collection. Menés séparément par deux compères et amis (Jean-Marc Lainé et Alex Nikolavitch ), « Frank Miller, Urbaine Tragédie » et « Mythe et Super-héros » sont cependant assez différents. Et pas seulement parce que l’un est centré sur un homme et l’autre sur un genre…

Les biographies et monographies centrées sur les auteurs de comics se sont multipliées ces dernières années. Autant d’hommages à de chers disparus ou à des incontournables qui sont honorables dans la démarche mais qui tombent parfois dans certaines failles, où le témoignage (ou, à défaut de témoignage, l’avis) a parfois valeur de vérité absolue. Ou tout au moins nous est présentée comme telle. Il semble qu’il faille être fan absolu de l’auteur A ou B pour pouvoir asséner un point de vue monolithique. Mais attention : le travail d’historien ou d’analyste se satisfait bien mal de certains partis pris. Imaginez si les seuls livres sur Napoléon étaient écrits par des pro-Bonaparte ? Aurions nous la thèse et l’antithèse ? Il faut se méfier, aussi, de ce que j’appelle « L’effet madeleine de Proust« , par exemple quand l’auteur va donner une importance démesurée à telle série non pas parce qu’elle a une réelle portée historique pour le sujet traité mais bien parce que lui a commencé à le découvrir par cette série, quand il était gosse. Un bon biographe doit savoir se débarrasser de son costume de fan pour regarder de manière lucide le sujet qu’il aborde et nous rapporter aussi bien les bons côtés que les pans les moins glorieux. Ce long préambule est nécessaire pour expliquer à quel point je trouve que Jean-Marc Lainé a réalisé un ouvrage considérable sur Frank Miller, à la fois documenté et didactique (comprenez que je pense que même que quelqu’un qui n’aurait que vaguement écouté parler de Miller s’y retrouverait) tout en évitant les écueils et en ne tombant pas dans l’adoration unilatérale.

Certes, Frank Miller est le génial auteur de Dark Knight Returns, de Ronin, Daredevil, Elektra Assassin, 300, Sin City, Hard Boiled ou Give Me Liberty. Mais enfin s’il ne s’agissait que de nous raconter ça, une simple impression de sa page Wikipédia suffirait et nous ne serions guère plus avancé. Jean-Marc est d’abord allé au delà du minimum requis pour ressortir aussi bien les couvertures faîtes pour Valiant que celles faîtes chez Marvel pour des séries non-Milleriennes comme The Falcon. Jean-Marc Lainé traque aussi bien le sens profond de Miller dans ses débuts dans Apa-5 que dans ses participations les plus super héroïques. Il va même jusqu’à traquer l’ombre de Miller dans le Basic Instinct de Verhoeven. Il s’interroge sur le rôle du chat dans les oeuvres de Miller ou sur des questions peut-être plus évidentes comme le patriotisme chez le scénariste/dessinateur. Mais surtout il sait prendre de la distance pour avoir une vue d’ensemble du « personnage » qu’est Miller aussi bien dans ses créations les plus éclairées que dans ses colères les plus réactionnaires. Il ne fait pas l’ombre d’un doute que Jean-Marc était motivé par Miller pour se lancer dans cette tâche mais en parcourant l’ouvrage on ne détecte pas le favoritisme du biographe pour tel ou tel projet. Il sait aussi très bien respecter le parallèle entre la perception aux USA et ce qu’on a pu lire ou penser de Miller (à travers des traductions longtemps incomplètes). J’apprécie aussi beaucoup la structure (risquée) du livre, pas entièrement chronologique, où J.M. s’autorise des allers-retours pour mieux servir le sens sans subir l’ordre des événements. Là aussi il y aurait beaucoup de gens qui se perdraient. Je n’ai pas peur de dire que « Frank Miller, Urbaine Tragédie » est à mon sens exemplaire de ce que devraient être tous les ouvrages de ce genre. Marre de ces énièmes litanies pratiquement religieuses qui se contentent de nous dire que Kirby ou Moore sont « absolument géniaaaaaaaaaaux » (ça merci, on savait) tandis qu’on sent que le biographe, tout à son admiration, serait bien incapable de nous expliquer pourquoi. Dans « Frank Miller, Urbaine Tragédie » il y a forcément les évidences (puisque si elles n’y avaient pas été on l’aurait reproché à Jean-Marc) mais il n’y a pas que ça. Il y a le reste aussi, sans que Jean Marc nous dicte sa vision des choses, avec une véritable analyse d’historien es Miller. C’est un sans faute (encore qu’il y a un paragraphe qui m’interpelle et sur lequel je reviendrais un peu plus loin). Vous l’aurez compris, la lecture d’Urbaine Tragédie vous est donc chaudement recommandé.

Pour ce qui est de « Mythe & Super-Héros », à paraître le 29 avril chez le même éditeur, je suis en effet plus réservé, tant les intentions louables de l’auteur (Alex Nikolavitch) me semblent par endroits se prendre les pieds dans le tapis et enfoncer des portes ouvertes. Mais c’est aussi pour cela qu’il m’a paru utile de chroniquer ces deux ouvrages dans un long article plutôt que de les lâcher dans la nature de manière séparée. Car ils se renvoient un peu l’un à l’autre. Oui, je sais, je suis un vieux « briscard » et on me dira que l’ouvrage s’adresse aussi et surtout aux débutants, qu’il serait donc normal que je le regarde d’un air blasé. Mais ce n’est pas vraiment de cela dont je parle. Il est tout à fait normal qu’on y trouve l’explication de comment Peter Parker est devenu Spider-Man ou une énième analyse de Watchmen. C’est tout à fait utile et l’auteur à certainement raison de placer des références qui permettent de renseigner le nouveau venu, de rééxpliquer les choses puisqu’un livre est un système autocontenu qui doit pouvoir être lu et relu même dans quelques années. Le premier écueil que je trouve est une sorte de filtre lancinant au fil de la lecture, l’auteur ne sachant pas vraiment choisir la casquette qu’il porte. Soit on se veut historique, synthétique et on laisse ses commentaires de côtés, soit on s’inscrit dans une sorte d’itinéraire personnel (ce que Martin Winckler avait très bien fait dans son « Super Héros »). Là pour le coup il y a des moments où on ne sait pas sur pied l’auteur danse. Pendant des pages entières il décortique (fort justement d’ailleurs, je ne suis pas en train de vous dire que ça ne sent pas le travail) le fonctionnement de tel élément puis l’instant d’après arrive un commentaire tout à fait personnel que rien ne vient étayer. Prenons par exemple l’exemple de Green Lantern. Il y a tout un passage sur Krona et la cosmogonie DC telle que la série Green Lantern dans les années 60. Et là dessus, pas de problème. Sauf qu’on peut en quelque sorte « dater » le point de vue de l’auteur et qu’on sent remonter par moment l’effet « madeleine de Proust » dont je parlais plus tôt. Son côté lecteur prend le dessus. Par exemple la décision de ramener Hal Jordan (après sa mort dans Final Night) est qualifiée page 60 de « mouvement de balancier éditorial curieux » sans qu’on sache trop pourquoi. Tandis que vers la conclusion Geoff Johns est défini comme « l’exacerbation complaisante des névroses et tentation les wagons les plus disparates ». Ce sont des avis, pas de problème avec le fait qu’il y ait des avis énoncés mais sans doute faudrait-il qu’ils soient codifiés comme tels. Car ils sont planqués au milieu de vérités chronologiques ou structurelles par ailleurs indéniables. Et le fameux néophyte auquel on semble pourtant destiner l’ouvrage n’a pas l’arsenal culturel pour séparer le fait de l’avis.

Qui plus est, j’ai la forte impression d’une sorte de tendresse marquée pour les séries traduites chez nous dans les années 70 qui déforme le prisme de lecture. J’en veux pour preuve la présence surprenante dans une chronologie récapitulative du genre de la création d’Iron Fist définie comme « le grand retour de l’orientalisme de bazar à l’occasion de la mode Kung-Fu« . Je pourrais parler de Master of Kung-Fu, lancé avant et ayant duré plus longtemps (mais passé plus inaperçu en France) mais ce n’est pas tellement ce qui m’interpelle. Dans cette fameuse chronologie des comics où Iron Fist a le droit d’exister, aucune mention n’est faite de la création des Marvel Comics. Je sais bien qu’on ne peut pas caser tout le monde dans un article mais l’ordre de priorité est pour le moins curieux. Il ne s’agit de le piéger sur deux ou trois anecdotes mais j’ai vraiment eu la sensation d’une membrane venant se greffer sur les faits. J’ai l’impression de deviner derrière la plume un lecteur très influencé par les années d’or de Titans ou de certaines revues Arédit-Artima tandis que d’autres comics plus récents sont peut-être dévalués « par défaut », qualifiés de « mouvement de balancier éditorial curieux ». Sur les dernières années de Green Lantern, même si on peut les aimer ou pas, Geoff Johns a eu un fort discours cosmogonique par exemple et j’aurais été curieux de voir ce que l’auteur pouvait en tirer dans son étude sur le mythe, même sur un ton critique, pour peu que les arguments soient développés. Car ce n’est pas tellement le fait de ne pas partager certaines opinions qui me dérange, plutôt le fait qu’elles soient lâchées avec assez peu d’argument (alors que j’imagine que l’homme n’en manque pas). Et là encore le lecteur néophyte n’a guère d’autre choix que tout prendre en bloc. Ce qui me gêne c’est l’impression lancinante, au fil de la lecture, que l’histoire et les analyses sont pour le coup filtrées par le prisme d’un auteur qui ne s’est pas totalement débarrassé du « manteau de lecteur » donc je parlais plus haut, celui dans Jean-Marc a su se défaire. L’idée ce n’est pas tellement de le comparer sans fin au livre de Lainé parce que les deux sont parus le même mois. D’autant que Mythe et Super-Héros me semble souffrir de la concurrence d’un autre livre. La question du mythe comparé au super-héros a déjà été largement étudiée dans « De superman au surhomme« , d’Umberto Eco, ouvrage paru il y a quelques décennies mais encore facilement trouvable (y compris en édition de poche).

Au passage il y a d’ailleurs quelque chose d’anecdotique mais qui me laisse perplexe, à savoir la mention faîte à peu près à l’identique du livre d’Eco (c’est à dire concernant son concept de comsommation/consumation) dans « Urbaine Tragédie » et « Mythe & Super-Héros »… à la même page (118, dans les deux cas). « De Superman au surhomme » est un jalon important, on ne peut pas faire le reproche à Alex d’arriver après mais sur la question du mythe et du super-héros, les écrits d’Eco restent le repère (et anticipaient même la venue d’Alan Moore en un sens). Ils sont tout à fait compréhensibles par le fameux néophyte auquel on s’adresse ici et il est difficile de ne pas confronter les deux livres. Forcément, c’est Eco qui gagne. Je ne dis pas à nos amis néophytes d’éviter « Mythe & Super-Héros » mais sans doute de commencer par « De Superman au surhomme ». Et un petit détour du côté du « Comics u. s. a » de Marc Duveau (un des premiers ouvrages sur les comics en France puisque paru en 1975, maintes fois pillé mais rarement mentionné) ne serait pas un mal non plus (d’ailleurs j’oserais conseiller aux Moutons de retrouver Marc Duveau et de lui proposer, pourquoi pas, d’en éditer une version mise à jour de ce livre qui fait encore référence).

[Xavier Fournier]

« Frank Miller : Urbaine tragédie » de Jean-Marc Lainé (déjà disponible).
« Mythe & super-héros » d’Alex Nikolavitch (à paraître le 29 avril 2011).