Pour fêter son 80ème anniversaire (qui tombe samedi prochain) Marvel emboite le pas aux Detective Comics #1000 et Action Comics #1000. Si ce n’est qu’il n’y a pas eu mille numéros d’une série Marvel Comics. Mais dans cette « absence », les nombreux auteurs impliqués dans cet épais numéro trouvent une forme de ressource. Contrairement à DC, il ne s’agit pas de célébrer un héros unique mais bien un univers. Et même les failles de chronologie sont l’occasion pour El Ewing de construire une trame, d’unifier quelques éléments pour nous lancer sur la piste d’un masque aussi mystérieux que dangereux.

Marvel Comics #1000 (Marvel Comics)
Scénario de divers
Dessin de divers
Parution aux USA le mercredi 28 août 2019

On va le dire tout de suite : si pour vous les comics c’est « trop stylé » seulement depuis deux ou trois ans et que vous venez d’y arriver en passant par un ou deux films, reculez de suite. Marvel Comics #1000 ne s’adresse guère à vous et va vous sembler un indécryptable chaos, une énumération de personnages et d’artistes sans grand sens. Autant des fois quelques comics spécifiques peuvent sembler joue la carte du jeunisme, autant celui-là s’adresse en premier lieu aux lectrices et lecteurs qui ont investis depuis longtemps dans la continuité Marvel. C’est une sorte de gâteau d’anniversaire pour ceux qui, à défaut d’avoir 80 ans comme Marvel Comics, ont en tout cas fait une bonne partie du chemin avec cet univers. On remonte donc très loin, jusque dans les premières pages de Marvel Comics #1 (ça tombe bien nous en parlions déjà ici il y a dix ans) , paru en 1939, mais même encore plus loin, certains auteurs n’oubliant pas qu’auparavant Marvel avait des racines dans les pulps. A partir de là, une horde d’auteurs déroulent la chronologie de façon plus ou moins inspirée. C’est le jeu dans une « BD chorale » de ce genre. Tout le monde ne joue pas le jeu de la même manière. Là où certains sont à fond sur la continuité, d’autres arrivent en figures de style cryptiques ou en parfait iconoclastes. Quand c’est Deadpool, ça passe, d’autres fois cela laisse plus perplexe. Mais c’est dans tous les cas très dense et cela se prête à de possibles retombés, comme les retrouvailles (temporaires ?) des Young Avengers ou l’émergence des nouveaux 3X (alors que peu de lecteurs connaissaient l’existence des anciens). Ce brouhaha participe cependant à l’histoire principale : depuis le début de l’âge des justiciers masqués un complot se joue dans les coulisses, qui lie des scènes dispersées aussi bien dans quelques histoires méconnues de Solo Avengers que dans un numéro des Fantastic Four de Jack Kirby et Stan Lee. Al Ewing est en charge de faire avancer l’histoire (pas toujours de façon linéaire) et les autres contributions viennent renforcer cette intrigue… ou bien carrément jouer la diversion. Soyons objectifs, dans ce lot d’histoires en une page, il y en a bien une ou deux qu’on zappe assez vite, tant elles semblent non seulement hors sujet mais aussi hors propos, parfois pour des raisons totalement différentes. Des fois il y a un auteur « arty » qui propose un gag totalement interchangeable. D’autres fois c’est une page certes jolie de Star Wars qui tombe pourtant comme un cheveu sur la soupe. On peut se demander aussi les critères des choix des « notes de bas de page » qui commentent chaque année. D’un côté cela a l’avantage de ne pas retenir que les têtes d’affiches, de l’autre, fallait-il seulement retenir de l’année 1949 l’arrêt de Tessie The Typist ? Malgré ces réserves, c’est un volume plutôt intéressant que célèbre la richesse de l’univers Marvel, en évoquant aussi bien les super-héros les plus connus que quelques « historiques » depuis passés sous silence. Chez Marvel, suivant une recette déjà démontrée par Marvels, tout à son importance, du passant au simple accessoire qui peut cacher un secret. Par contre, comme écrit en ouverture, il est évident que Marvel Comics #1000 ne s’adresse pas à tout le monde et qu’il provoquera sans doute des réactions très différentes.

« They want their mask back. »

Beaucoup d’encre virtuel a déjà coulé sur le fait qu’une page de Mark Waid a été amendée. Damned, scandale, Captain America aurait été dépolitisé paraît-il. En fait à la lecture, cela ne choque pas. Le propos reste pertinent et engagé. Et même si l’on regarde bien les pages d’Ewing et l’histoire d’un masque qui a « fait l’Amérique », il y un sous-texte sous la parabole. Il y a par contre de la réécriture à l’œuvre, peut-être moins discutée. Human Torch (l’androïde) devient donc officiellement l’unique père fondateur de l’univers Marvel (ce qui se défend en partie, puisqu’il était sur la couverture de Marvel Comics #1), au détriment d’un Namor The Sub-Mariner pratiquement passé sous silence. C’est que, hey, techniquement, Namor avait déjà été publié ailleurs et que sans doute Marvel ne veut pas trop revenir là-dessus. Réécriture aussi quand vient le moment de saluer la mémoire de tous les auteurs qui ont marqué Marvel et qui sont morts depuis. Jack Kirby, Stan Lee et Steve Ditko règnent en gros sur une longue liste. Les noms de Carl Burgos et Bill Everett sont noyés dans la foule, service minimum pour les deux grands auteurs qui ont amorcés la pompe alors les Kirby, Ditko et Lee n’étaient pas encore de la partie. Ce genre d’exercice se prêtant de toute manière à oublier des noms dans la liste, on s’étonnera quand même qu’il y ait de la place pour Jim Galton (le président de Marvel entre 1975 et 1991) mais rien pour Martin Goodman (qui, pour le meilleur et pour le pire, a quand même fondé Marvel, ce n’est pas rien). Rien sur Robert O. Erisman (le créateur des 3X, qui sont pour le coup importants dans l’histoire). Il y a aussi une gestion étrange de la continuité, à partir du moment où l’on égraine certaines dates comme si elles continuaient d’être réelles (les origines de Spider-Man en 1962, ce qui donnerait à ce cher Peter un âge plus vénérable aujourd’hui) et même certaines erreurs de continuité (le personnage retrouvé par Marvel Boy est supposé être vivant et bien portant dans l’ère moderne, croisé par Captain America entre autres). Mais c’est sans doute inhérent à la manipulation de tant de personnages et de tant de dates qu’il y ait quelques petites erreurs. Et dans ce cas précis le personnage en ressort avec plus d’importance, en un sens. Les vieux lecteurs se souviendront aussi avoir lu quelque chose qui ressemblait énormément à l’intrigue de l’Eternity Mask dans… les titres Archie des années 80 (avec l’origine moderne du Black Hood). Mais l’important est que, malgré ses imperfections, Marvel Comics #1000 reste une célébration alors que l’exercice était casse-gueule (en cela l’ensemble, malgré le fouillis, semble plus réussi que pour Action Comics et Detective Comics). Ce numéro fait aussi monter la pression autour de la réinvention moderne d’un des premiers personnages masqués de Marvel, donc plus grand monde ne se souvenait. Reste à voir ce qu’il adviendra de ce personnage et de ses secrets.

[Xavier Fournier]