[FRENCH] Fin 2008, Ed Brubaker et Sean Phillips, véritables « Experts » du polar sur comic-book, signaient une mini-série en 6 épisodes démontrant l’impossible anonymat d’une ancienne super-raclure de bidet, même lorsque tout devrait l’enjoindre de se ranger. Publiée par le label « adulte » de Marvel, Icon, la repentance de ce super-vilain sera tout sauf simple – et encore moins simpliste – sous la plume d’un duo créatif déjà connu pour sa capacité à traduire les inavouables turpitudes (sur)humaines.

« Don’t sweat it give it back to you, Overkill »

Au « bon vieux temps », Zack Overkill était une machine à tuer. Pour le compte de l’organisation Black Death, il exécutait, au côté de son frère Xander, les contrats les moins défendables et y prenait un plaisir sadique évident. Jusqu’au jour où son boss, une brute aux pouvoirs dévastateurs, exécuta son frangin et tenta de le liquider en même temps. Pour survivre, Overkill balança ses anciens « collègues » au Service des Opérations Spéciales, créé par le justicier nommé Zeppelin.

A présent, cela fait plusieurs années que Zack est contraint de vivre sous une fausse identité, et sous la protection envahissante du gouvernement américain. On le gave de médicaments qui n’ont pour seule finalité que de lui retirer ses super-aptitudes. Lui, de son côté, se drogue à tout va pour oublier. Ainsi, chaque jour, la vie apathique et contre-nature de l’archiviste Zack « Andersen » semble-t-elle destinée à voler en éclat. En effet, la nuit venue, Overkill reprend petit à petit du service et remet le masque. Seule manière de retrouver ses sensations sans contrevenir au programme de protection de témoin, sauver l’innocent et fracasser la trogne des crapules qui se présentent… mais là encore, tout s’accélère lorsque les « amis » de jadis semblent désireux de reprendre « contact » avec lui…

Du passé faire table rase… vraiment ?

Est-il réellement possible de redémarrer à zéro ? Après avoir été grisé par la vie de super-vilain, ce pauvre légume qu’est devenu Zack Overkill peut-il se satisfaire d’une vie d’archiviste bourrée de frustrations ? Tout au long de ces 6 épisodes, Ed Brubaker (« Sleeper », « Criminal », « X-Men : Deadly Genesis ») joue avec cette incapacité à tourner le dos aux souvenirs et sensations d’une vie pourtant disparue pour de bonnes raisons. Aussi grand que soit le danger encouru, et quitte à saborder son programme de réhabilitation, le frère Overkill va progressivement se sentir happé par les endorphines et par l’excitation qui entouraient son ancienne vie de criminel.

Sauver les inconscients perdus dans des ruelles sordides n’est pas sa première motivation pour reprendre du service. Loin de là. Ce qui prime, c’est une quête de sens face à la normalité, la platitude d’une vie de démobilisé (« Sous cette couche, je me sentais vivant pour la première fois depuis des années »). Un costume pour véritable et profonde identité ? Dans la première partie du récit, au minimum, Brubaker nous questionne autant que son maudit antihéros au génome programmé pour répandre le sang. Par la suite, dès que ses anciens collègues retrouvent sa trace, la série redevient plus prévisible et embraye sur un mode course-poursuite, très agréable à lire, mais aussi moins percutant.

Côté graphique, ce qui frappe de prime abord (et c’est le cas de le dire), c’est l’excellence avec laquelle Sean Phillips bat le pavé et éclabousse les murs. Les aficionados de cet illustrateur britannique seront ravis d’y retrouver son talent incontestable pour mettre en scène des ambiances de polar (« HellBlazer », « Criminal »)… tout en y ajoutant ici son expérience super-héroïque forte issue de ses passages sur des séries telles que « Batman », « WildC.a.t.s », « Uncanny X-Men » ou encore « Sleeper ». Le sulfureux Zack Overkill a une gueule d’enfer et son look rétro sied parfaitement à l’approche générale de l’opus, qui il faut le dire, rend hommage à plusieurs héros de pulps tels que Doc Savage (Pr. Zeppelin) ou le Shadow (Lazarus). La copie est excellente et on sent que Phillips nous donne aujourd’hui la pleine mesure de son talent. En revanche – est-ce un avantage ou une faiblesse, ami lecteur ? – cette nouvelle association des deux auteurs nous donne quelque peu une impression de déjà vu… Ceux qui ont aimé « Criminal » en particulier seront ravis, et en retiendront l’ajout d’une couche de superpouvoirs supplémentaire. Les autres, hermétiques au style, passeront leur chemin… c’est la règle, ma pauv’ Lucette !

Au-delà du premier chapitre

Ce premier tome d’« Incognito » est vraiment enthousiasmant. Excellemment réalisé, et les mots sont pesés, il nous entraine dans une vaste entreprise de démolition-reconstruction d’un surhomme condamné à choisir son camp pour conserver l’essentiel. On soulignera l’intelligence des dialogues, écrits par auteur passé maître dans le métadiscours sur les super-héros. Ca jure, ça couche, ça exalte des envie de vertige. C’est « réaliste » et pourtant parfaitement farfelu, à l’image des succès récents du label Icon (« Kick-Ass » et « Nemesis » en tête). Si l’intrigue principale trouve un dénouement à la fin de l’album, on sait aussi qu’un deuxième arc en 5 épisodes intitulé « Bad Influences » a vu le jour en 2010. Gageons que Brubaker saura troubler encore un peu plus la psyché tordue et déviante (sic) de ce personnage délicieusement imparfait. Une lecture hautement recommandée (pour lecteurs avertis).

[Nicolas Lambret]

« Incognito T.1 : Projet Overkill », par Ed Brubaker (scenario) et Sean Phillips (dessin), Editions Delcourt, Coll. Contrebande, avril 2010, 155 p.