Ce vendredi, le super-héros délirant The Tick a fait son grand retour à travers six épisodes diffusés par Amazon Prime. Figure des comics indés depuis la seconde moitié des années 80, déjà adapté par le passé sur le petit écran en série « live » ou en dessin animé (diffusé, un temps, sur Canal + sous le titre de « Super-Zéro »), le Tick est au premier abord une bouffonnerie mais, au second degré, un commentaire beaucoup plus fin qu’il y parait sur le genre super-héroïque.

« My superhero name is Arthur »

Quinze ans plus tôt, le père du jeune Arthur Everest (Griffin Newman) a trouvé la mort lors du combat final entre les Flag Five (une équipe à mi-chemin entre la JLA et les Avengers) et le terrible The Terror (pensez à une sorte de Magneto, incarné par Jackie Earle Haley, l’ex-Rorschach des Watchmen). Non pas que le père d’Arthur ait été un super-héros, non. Il n’était qu’un simple piéton, écrasé par hasard. Mais en quelques minutes Arthur a été le témoin impuissant de la mort de son paternel et de ses super-héros préférés. Depuis, The Terror est supposé avoir trouvé la mort lors d’un autre combat avec Superian (le Superman local, pionner de l’âge des super-héros). Devenu adulte, Arthur est pourtant convaincu que The Terror est toujours de ce monde et qu’il un mauvais coup. Cette obsession fait que le jeune homme fébrile est sous traitement et régulièrement materné par sa sœur, Dot (Valorie Curry), qui est un peu la voie de la raison. En secret, Arthur, comptable insipide, mène l’enquête dans les bas-fonds. Alors qu’il épie des gangsters, il est confronté à un héros surpuissant dont personne n’a jamais entendu parler, The Tick (Peter Serafinowicz). Indestructible, doté d’une force herculéenne et capable de faire des bonds gigantesques, The Tick est invincible. Mais il est aussi totalement demeuré et n’a pas le moindre souvenir précédent sa rencontre avec Arthur. Il décide donc, envers et contre tout, que le jeune homme sera son partenaire. Que cela lui plaise ou non.

« Did you suffer some kind of head trauma ? »

Il y a maintenant une trentaine d’années le dessinateur Ben Edlund a créé The Tick d’abord comme la mascotte d’une chaine de comics puis comme une BD parodiant ce qui se faisait à l’époque. Dans le comic-book d’origine il y a un voisinage aussi avec les Tortues Ninja qu’avec Cerebus, d’autres BD indés pastichant le mainstream. On pourrait aussi le rapprocher de la Justice League Internationale de DC Comics. L’humour, c’est toujours une chose un peu délicate à transmettre. Toute la question est de savoir si l’on rit AVEC quelqu’un ou si l’on rit DE quelqu’un. La nouvelle série d’Amazon, qui remet le Tick (et finalement surtout Arthur) au goût du jour choisi la première option, mais avec un ton décalé. Disons-le d’emblée, il y en a qui resteront de marbre devant cet univers tordu. Un peu comme pour Doctor Who, il faut un temps d’acclimatation avant d’accepter que deux poubelles retournées à l’envers soient en fait de terribles robots-tueurs venus de l’espace. Il faut « atteindre la deuxième couche ». Avec The Tick, c’est pareil. D’autant que le projet est d’abord passé par un épisode test diffusé l’an dernier (et qui devient rétroactivement l’épisode 1 de cette saison), dans lequel on sent que l’équipe tâtonnait encore. On passe donc à travers un démarrage à froid, rythmé au début seulement par la présente d’un crétin baraqué déclamant avec une voix de stentor un monologue grandiloquent sur la destinée. C’est pourtant très bien écrit, un peu comme si Simon Pegg s’amusait à scénariser les aventures d’un super-héros. Les phrases fusent. Alors qu’un des protagonistes explique maladroitement lutter contre le crime organisé, son interlocuteur lui rétorque du tac au tac « au moins, il est organisé, lui ! ». Rien que le phrasé du Tick fait mouche à pratiquement chaque réplique. Mais le fait est que la réalisation est d’abord laborieuse, surtout sur les deux premiers épisodes, avant que l’on prenne le sens de la chose. Et que finalement on en vienne à rire AVEC les auteurs…

Le voyage du héros

Il y a en effet d’un côté les gags factuels, plus ou moins efficaces (on est néanmoins déjà des années-lumière au-dessus de Powerless, la comédie insalubre de DC/Warner) mixées avec des réflexions à voix haute sur la fonction du super-héros. Le Tick, finalement, est un commentaire au même titre que le film Deadpool peut l’être par moment. On y parle donc aussi bien de l’utilité ou de la non-utilité d’avoir une identité secrète que des surhommes qui flottent en orbite en attendant qu’il se passe quelque chose. Le vieux coup de la hampe de drapeau sur la façade, qui empêche en théorie un héros de se crasher sur le trottoir ? La référence est là aussi. Tous les archétypes héroïques sont au rendez-vous. Au point de carrément discuter plusieurs fois du « voyage du héros » et du monomythe de J. Campbell à travers la voix du Tick. « Voyage du héros » d’autant plus appuyé que le protagoniste principal s’appelle « Arthur », référence campbellienne s’il en est, et que c’est d’une certaine manière lui le héros principal, autour de qui toutes les autres choses tournent. The Tick c’est un peu l’Auguste, Arthur est le Clown Blanc… mais un clown blanc qui va devoir de plus en plus mettre la main à la pâte. C’est lui qui entreprend un « voyage » de l’âme à travers ces six premiers épisodes. Il faut dire que parmi les producteurs et scénaristes, on retrouve David Fury, déjà derrière certaines manettes pour Dream On, Buffy The Vampire Slayer, Angel ou encore Lost. Dans cette dernière série, c’est lui qui avait écrit l’épisode « numbers » (celui où l’on découvre par flashback la malchance chronique d’Hurley). Et il y a une forme de tonalité similaire avec la fébrilité d’Arthur. The Tick, la série se fait même des auto-pieds de nez. Entre le pilote et le véritable deuxième épisode, la production disposant de plus de recul, le look du héros bleu a été revu (à l’origine on dirait un truc incrusté avec la maladresse désuète d’un truc des 90’s) et le scénario arrive même à se moquer de ce lifting.

« Tick, you need Arthur’s brain ! »

Dans The Tick, il y a une forme de synchronicité, de pertinence en rapport avec l’air du temps. Difficile de savoir ce qui tient de la volonté propre ou de la coïncidence. Si le discours ultra-républicain du collègue de bureau d’Arthur semble résolument tourner en dérision la novlangue de Trump et ses rapports aux fakenews, d’autres choses sont peut-être moins décidées mais tombent au bon moment. Comme Overkill, sorte de juste milieu entre Deathtroke et le Punisher, qui parle de « protéger la ville » à travers un déformateur de voix et qui ne pastiche plus tant les comics que les séries CW genre Arrow. Mais il n’y a pas que CW qui en prenne pour son grade. Pour autant que les bad guys soient des caricatures vues et revues, on se surprend à réaliser qu’en six épisodes d’une demi-heure, Miss Lint, la super-vilaine électrique poursuivie par la poussière, prend plus de texture qu’un(e) énième chef de la Main dans les séries Marvel de Netflix. La difficulté d’Arthur à dompter l’intelligence artificielle de son costume fait aussi penser à certaines scènes de Spider-Man: Homecoming. Vus les délais de production, il est difficile de penser que les auteurs de The Tick ont voulu se « payer » le film de Sony/Marvel ou les Defenders. Mais que ce soit fortuit ou pas, derrière la mise-en-boite, il y a manipulation des mêmes clichés. Sauf que là on a conscience que ce sont des clichés – merci le monologue du Tick qui ne laisse pas la place au doute – et que surtout tout ça, au contraire de la concurrence, ne se prend pas au sérieux. Il y a un vrai discours sur les super-héros, en particulier sur les épisodes 5 et 6, quand Overkill et The Tick entament une sorte de psychomachie (l’un jouant la mauvaise conscience l’autre la bonne) comme pour se disputer Arthur. On regrettera peut-être juste (sans vous dire ce qu’il en est finalement) que la série tranche un peu trop rapidement dans le rapport à la réalité d’Arthur. Assez vite on en vient à se demander si certaines choses centrales ne se passent pas dans la tête d’Arthur. Est-ce un Birdman ou pas ? Plutôt que de faire traîner la chose, le scénario nous fixe assez vite alors que l’on aurait apprécié, peut-être, de voyager un peu plus longtemps dans l’hésitation.

The Tick - Episodes 1 à 6

Stupide 24h/24 et fier de l’être

Clairement, The Tick, ce n’est pas pour tout le monde. Certains tiendront à peine dix minutes avant d’éteindre, se disant que c’est de la merde. Il faut dire que la production n’a sans doute pas rendu service à la série en conservant dans l’état l’épisode pilote, plus maladroit. Mais une fois qu’on a pris le rythme, c’est plaisant. Et on se marre de bon cœur avec d’une part des scénaristes qui, en sous-couche, nous disent « T’as vu ? Moi aussi je connais » et surtout la prestation de cinglé de Peter Serafinowicz qui ne sort jamais de son personnage, ne le trahit donc pas. Si le coffre du bonhomme et sa manière de déballer son discours sont déjà des atouts tonitruants, Serafinowicz a une présence qui passe par un simple regard, un demi-sourire. Son Tick est stupide 24h/24 et fier de l’être. Pour qui a connu le comic-book, ce n’est pas précisément « raccord », mais c’est une bonne mise-à-jour. Il y aura ceux qui aiment et ceux qui n’aiment pas. Mais ceux qui aiment n’aimeront sans doute pas à moitié !

[Xavier Fournier]