Sam Glanzman (1924-2017)

Le dessinateur américain Sam Glanzman s’est éteint ce 12 juillet 2017, à l’âge de 92 ans. A travers une carrière atypique, des allers-retours entre les comics et d’autres professions, Glanzman a néanmoins fait partie de la première génération des pionniers des comic-books, rejoignant dès 1939 les « petites mains » du studio Funnies Inc. Il s’est par la suite imposé comme une référence dans les récits de guerre avec une base historique ou même autobiographique.

Faîtes le calcul : né en 1924, Sam Glanzman n’a que quinze ans quand il commence à produire des BD. Il semble avoir été poussé dans les comics par ses deux frères, Lew et David-Charles (« DC »), qui œuvraient déjà dans ce milieu. Au sein du collectif Funnies Inc. et parfois utilisé en renfort de ses frères, on perd un peu la trace de ce qui sera précisément la première publication de l’artiste mais on le retrouve dès le début 1940 dans des revues comme Amazing Man Comics (Centaur Publishing) ou Blue Bolt (Novelty). Il est d’abord surtout utilisé comme un illustrateur de nouvelles (qu’il écrit parfois lui-même), ces petits textes de deux pages qui étaient la caution littéraire des comics à une époque où la bande dessinée était accusée de détourner les enfants de la « vraie » lecture. Dans le sillage de Lew, Sam se retrouve rapidement à dessiner ou encrer les aventures d’Aman The Amazing Man. En août 1941 (à 17 ans, donc), pour Spitfire Comics #1, il se retrouve à dessiner ce qui sera sa première et principale création super-héroïque (totalement oublié depuis) : le Fly-Man, l’un des premiers super-héros bloqués à une taille microscopique, sorte de chaînon manquant entre Doll Man et Ant-Man.

Mais dès la fin 1941, avec l’entrée en guerre des USA, Sam Glanzman s’oriente alors vers un genre qui prend de l’ampleur : le récit de guerre. Employé pour des revues de BD qui se veulent « documentaires », comme Real Heroes, l’artiste commence donc à raconter les exploits et les mésaventures de soldats, marins ou autres protagonistes (célèbres ou inconnus) impliqués dans les combats. Il continue de toucher occasionnellement aux super-héros, comme le Human Meteor ou Shock Gibson en 1943. Mais il reste à l’écart des surhommes les plus connus. Bientôt, la réalité rattrape tristement la fiction. Comme toute une génération d’américains, Glanzman est appelé sous les drapeaux. Contrairement à certains de ses confrères, il n’est pas installé dans un service de communication mais dans la marine, parmi l’équipage de l’USS Stevens, d’où il ne peut guère continuer de travailler à distance pour les comics et d’envoyer ses planches.

Entre 1943 et jusqu’à son retour à la vie civile, en 1946, Sam Glanzman cesse donc totalement de dessine de la BD. D’ailleurs quand il revient de la guerre il n’a pas forcément une envie folle de retravailler pour les éditeurs. Glanzman a désormais 22 ans et l’envie de s’installer. Mais les comics paient peu à l’époque. Il ne voit en eux qu’une activité secondaire. Pendant des années, Glanzman va donc avoir d’autres jobs principaux, comme travailler à la chaîne pour un constructeur d’avions militaires. Et sa présence dans les comics s’en ressent (par exemple seulement quatre histoires publiées en 1948, totalisant… 32 pages). Mais il se fait plus présent à partir du début des années 50, revenant au récit réaliste/biographique, souvent guerrier. Glanzman a pour lui sa connaissance de la marine et, par la force des choses, de l’aviation. On le retrouve donc dessinateur régulier d’une « rubrique » intitulée Heroic True Life Story. Puis à nouveau il s’éloigne. Entre 1954 et 1957 on ne trouve aucune trace d’une BD produite par lui.

Son retour et le véritable redémarrage de sa carrière s’effectue en 1957, quand il arrive chez Charlton, éditeur qui (bien que connu dans la profession pour appliquer des prix bas) lui donne assez pour qu’il s’intéresse à nouveau régulièrement à cette activité. A nouveau il est utilisé pour des récits guerriers réalistes. On fait appel à lui pour raconter l’évacuation de Dunkerque ou la carrière du général Rommel dans des anthologies aux titres évocateurs comme Battlefield Action, Fightin’ Air Force, ou tout simplement Attack. A titre de comparaison, sur la seule année 1958, il produit plus de soixante histoires, surtout guerrières (avec quelques aventures relevant du western). Son projet le plus hors norme se limite à quelques épisodes de The World Around Us/The Illustrated Story of Space où l’on anticipe un peu sur la conquête de l’espace. Son style est détaillé, réaliste (selon les critères de l’époque) et on le tient donc à l’écart des différents projets super-héroïques de l’époque. Après 1961, Glanzman partage sa production entre Charlton et le concurrent Dell Comics.

C’est là qu’il aborde un genre plus fantastique et épique en cocréant la série Kona, Monarch of Monster Isle (Kona, monarque de l’ile aux monstres), un homme de Neanderthal vivant dans un endroit peuplé de dinosaures, qui préfigure un peu ce que Marvel ne va pas tarder à faire avec Ka-Zar et sa Savage Land. Arrivé en 1967, il produit deux séries marquantes pour Charlton. D’un côté, continuant après Kona dans le registre du colosse épique, il produit Hercules: Adventures of the Man-God, une série qui raconte les exploits du demi-dieu, mais en tournant le dos à certains clichés. Par ailleurs, dans la série Fightin’ Army, Glanzman dessine les aventures du capitaine Willy Schultz, un soldat américain d’origine allemande, sans cesse tiraillé entre son héritage familial et sa fidélité envers les USA. Accusé à tort de meurtre par les américains, Schultz est obligé de se cacher… au sein de l’armée allemande en attendant de pouvoir prouver son innocence. Il est donc littéralement pris entre deux feux.

En fait, Glanzman est sans doute, après Joe Kubert et avec Russ Heath, l’un des dessinateurs de comics qui a le plus produit d’histoires de guerre. Il n’est donc pas étonnant que Kubert ait fini par faire entrer Glanzman chez DC, où il continuera de dessiner des récits de ce genre dans G.I. Combat, Our Army at War, Star Spangled War Stories…

A partir de 1970, Glanzman commence à dessiner chez DC « U.S.S. Stevens », qui est tout simplement le récit autobiographique de ses années dans la marine. Ce qu’il faut bien comprendre c’est que, sauf exceptionnel scénario venant d’un auteur n’ayant pas les mêmes aspirations que lui, Glanzman ne dessinait pas la guerre pour en donner une image de « gloriole ». Ces personnages, qu’il s’agisse de l’équipage du Stevens, de Willy Schultz ou de héros plus éphémères, donnaient au contraire une idée bien plus terrible, tristement humaine, des conflits. Bien que n’étant pas le créateur du concept, Glanzman va aussi dessiner pendant plusieurs années le moins réaliste Haunted Tank (le Tank Hanté).

Dans les années 80, il passe chez Marvel où il conserve le même registre guerrier/biographique. A Sailor’s Story, graphic novel paru en 1987, est une version encore plus aboutie de sa vie à bord de l’U.S.S. Stevens. Glanzman publiera aussi quelques back-up dans Semper Fi, revue de Marvel consacrée aux exploits des Marines. Glanzman a fait l’essentiel de sa carrière en se tenant relativement à l’écart des super-héros (à l’exception de ses quelques percées pendant le Golden Age). Ceci explique tout un public mainstream ne lui ait pas spécialement prêté attention, ses travaux concernant l’U.S.S. Stevens et son Hercules restant ses œuvres les plus connues. Début juillet 2017 il avait à nouveau fait parler de lui, mais pour une triste raison.

Arrivé à 92 ans, la santé défaillante de l’artiste nécessitait désormais qu’il soit accueilli en hospice, après une lourde opération chirurgicale… alors que la famille Glanzman n’avait pas les moyens de prendre en charge son séjour et ses traitements. Il y a une dizaine de jours, des amis et fans avaient mis sur place une campagne GoFundMe pour lever des fonds et tenter de lui venir en aide et produire un « tribute book » dont les bénéfices auraient aidé Sam et son épouse. En quelques jours le projet avait récolté près de 14.000$. La santé de l’auteur ne lui aura pas laissé le temps de profiter de cet élan de générosité.

Le scénariste Mark Waid qualifiait Sam Glanzman de « trésor national ». L’artiste aura montré pendant la plus grande partie de sa carrière qu’il était possible de faire son chemin dans un genre qui n’avait pas grand-chose à voir avec les super-héros, proposant pendant des décennies une véritable alternative.

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