[FRENCH] Les comic-books ne se limitent pas à la seule BD produite à l’intérieur des USA. En Amérique du Nord, un autre pays publie, de longue date, des fascicules similaires également peuplés (entre autres) de super-héros. En 1941, DC n’avait pas encore créé sa Wonder Woman que, déjà, de l’autre côté de la frontière s’élançait une autre déesse brune. Nelvana des Lumières Nordiques, issue des mythes des Inuits, allait être la première super héroïne des comics canadiens. Et, forcément, l’inspiration derrière quelques productions plus tardives…

Le Canada était entré dans la Seconde Guerre mondiale en septembre 1939, avec plus de deux ans d’avance sur les USA. Le conflit entraînant des déséquilibres dans les échanges internationaux et des pénuries dans certains domaines. Pour protéger sa propre économie, le Canada mis donc en place, un an plus tard, une politique protectionniste pour limiter les importations étrangères sur son propre sol. Le « War Exchange Conservation Act » ne laissait plus entrer au Canada que des denrées jugées comme étant essentielles. Et les magazines de bandes dessinées n’en faisaient pas partie. Le gouvernement canadien venait (sans aucun doute sans le faire exprès, à l’époque il avait bien d’autres soucis en tête) de claquer la porte au nez des comics en provenance des USA.

Mais l’édition est comme la nature : elle a horreur du vide. Et s’il n’y avait plus d’importation de BD, les enfants canadiens qui avaient pris l’habitude de les lire demeurait, eux, de ce côté de la barrière. Dès 1941 divers éditeurs canadiens s’empressèrent donc de faire face à la demande en lançant plusieurs nouvelles séries imitant le matériel étasunien.

La grosse différence était que les comics canadiens étaient, en raison des restrictions dans les imprimeries, majoritairement imprimés en noir et blanc. D’où le nom collectif de « Canadian Whites » pour désigner cette vague de revues (essentiellement anglophones, les québécois s’étant intéressés à d’autres thèmes, plus historiques et moins « fantaisistes »)…

 

Preuve de cette volonté d’émuler les productions venues du pays voisin, le titre de la revue Triumph-Adventure Comics, lancée en août 1941, lorgnait ouvertement sur le Adventure Comics publié par ailleurs par DC Comics. C’est dans les pages de ce numéro que les petits canadiens allaient faire connaissance avec la première super héroïne native du pays : Nelvana des Lumières Nordiques. La première page de ses aventures, crées par Adrian Dingle, montre l’héroïne comme une jolie brune émettant une véritable explosion de lumière (dans laquelle on peut lire son nom anglais, « Nelvana of the Northern Lights »). Assez bizarrement (mais on comprendra pourquoi) elle semble accompagnée d’un grand chien. Sans perdre de temps, l’auteur nous sert alors un véritable pavé de présentation : « Il y a de nombreuses années, selon la légende, le puissant Koliak, roi des lumières nordiques, épousa une mortelle. Les dieux en furent si vexés qu’ils lancèrent une malédiction à Koliak, lui interdisant d’être vu à nouveau par les mortels. Son esprit peut encore être aperçu sur la forme des lumières brillantes qui traversent majestueusement les cieux du Nord. Sa fille, la belle Nelvana, a hérité des caractéristiques de sa mère et est souvent vue par les yeux des hommes. Son frère, Tanero, est lui également victime de la malédiction de son père et ne doit jamais être vu par ceux de la race blanche. Suivez les exploits de Nelvana et Tanero chaque mois, alors qu’ils protègent leurs frères arctiques des plans maléfiques des Kablunets« . En fait Adrian Dingle n’avait pas tout inventé. Il s’était inspiré de mythes inuits dans lesquels le dieu Koliak est bien condamné par ses pairs pour avoir « fauté » avec une mortelle. La différence majeure étant que dans le conte d’origine la fille de Koliak était une sorcière hideuse, sans identité réelle. Dingle allait partir du principe que la progéniture de Koliak n’était finalement pas si affreuse que ça et la transformer en une véritable super héroïne…

L’histoire commence véritablement alors qu’on nous explique que la Mort rode dans l’Arctique. Les tribus « eskimos » s’aperçoivent en effet que quelque chose (ou quelqu’un ?) s’empare de tout les poissons ou les phoques disponibles dans leur secteur, alors que ces animaux sont à la base de leur alimentation. Les Inuits semblent promis à la famine et, en désespoir de cause, le grand chef Tadjo réunit ses meilleurs hommes. Il ordonne qu’on lui amène tous les stocks restant de nourriture. Commence alors une séquence digne de « Croc Blanc » dans laquelle on nous montre que la tâche est dangereuse, que l’Arctique recèle bien des pièges. Tous les traîneaux n’arrivent pas à destination, certains hommes périssant dans les neiges. Au bout du compte, seuls quelques-uns de ceux que Tadjo a envoyé en mission reviennent. Et les rations de nourriture sont maigres. Bientôt tous s’activent pour construire des igloos qui serviront de refuge. Bientôt les tambours résonnent, une cérémonie commence et Tadjo prédit à ses hommes que Nelvana va venir à leurs secours. En fait, les hommes ont construit dans la glace une sorte d’autel, destiné à recevoir la déesse. Et Tadjo promet que Nelvana va faire que les caribous seront à nouveau nombreux, que les phoques referont leur apparitions, ce qui leur permettra de se nourrir et de se vêtir.

Et alors que Tadjo parle, une aurore boréale se forme dans le ciel. La lumière se fait éblouissante et la tête d’une femme brune apparaît dans le ciel, portant une coiffe très particulière : une sorte de diadème avec, sur les côtés, des formes qui ressemblent un peu à des ailettes à la Astérix (selon les périodes de la série le dessin les représentera comme des ailettes ou plutôt comme des feux follets flottant au niveau des tempes de la belle). Les sont captivés par la beauté de l’apparition. C’est bien entendu Nelvana, la « fille des Lumières du Nord« , qui leur apparaît maintenant entièrement, nimbée dans un halo. Elle descend vers le sol et se pose sur l’autel que ses adorateurs ont installés pour elle. Tadjo se prosterne devant elle mais la belle Nelvana lui demande de se relever et de lui expliquer pourquoi on l’a imploré. Maintenant qu’ils sont face à face, il est évident qu’Adrian Dingle donne à Nelvana des traits totalement causasien, là où il souligne par ailleurs les traits de Tadjo. Ce dernier explique leur situation : une force maléfique dérobe tout le gibier. Les chasseurs ne peuvent plus rien attraper et son peuple souffre de la famine.

Nelvana décide alors d’appeler à l’aide son frère, Tanero, pour l’aider à débarrasser le pays de ce mal inconnu. S’en suit une nouvelle scène d’invocation, avec l’apparition d’autres lumières célestes (qui sont, cette fois, tourbillonnantes). La silhouette d’un homme blond (lui aussi tout à fait caucasien) apparaît. C’est Tanero, habillé dans un costume qui tient plus de Flash Gordon que d’une quelconque mythologie nordique. Tanero se fait à son tour expliquer la situation.

Mais, au moment où vous pensiez qu’on allait nous faire pour la troisième fois le coup du gibier qui disparaît et de la grande famine, le dialogue entre la soeur et le frère est interrompu par une grande explosion. Au loin, une montagne semble voler en éclat. Nelvana s’écrie alors : « C’est l’oeuvre des Kablunets ! Les blancs maléfiques ! Ainsi, mon frère, tu dois assumer un déguisement car aucun blanc ne doit jamais t’apercevoir dans ta forme humaine« . Et Nelvana dégrafe sa cape magique avant d’en recouvrir son frère, un peu comme s’il se retrouvait sous une tente.

A l’intérieur de la cape une métamorphose s’instaure, tandis que Nelvana chante une phrase magique. Quand la déesse retire la cape, son frère s’est transformé en un énorme chien. Elle prend alors congé des Inuits en leur jurant de faire le nécessaire pour éloigner la menace. Puis, elle s’installe à côté Tanero (en s’accrochant à son collier) tandis que le chien s’envole, visiblement lui aussi pourvu de pouvoirs magiques.

 

A de nombreux kilomètres de là, une flotte de bateaux est à l’oeuvre. Leurs occupants larguent d’étranges sondes lumineuses. A la barre du navire amiral on peut voir le Commandant Toroff. A l’évidence il s’agit d’un personnage russe (bien qu’aucune nationalité ne soit identifiée). Les Kablunets ne sont donc pas des créatures mythiques. C’est visiblement le nom que Nelvana utilise pour désigner les occidentaux. Les lumières artificielles ainsi larguées sont comme des appâts. Elles attirent les phoques mais aussi les ours. Tout gibier potentiel (même les baleines tueuses sont de la partie) est inexplicablement attiré par ces lueurs. Arrivant sur les lieux juste après le départ des bateaux, Nelvana et Tanero remarquent immédiatement que quelque chose cloche. Ces sondes lumineuses sont des bombes à retardement (on comprendra que le plan de Toroff est d’attirer la faune puis de la faire exploser).

Nelvana décide de neutraliser les bombes avant qu’il soit trop tard. Elle invoque alors son père, lui demandant de lui donner le pouvoir nécessaire. Immédiatement une aurore boréale se matérialise et prend la forme d’un aimant gigantesque (on est finalement pas très loin d’une situation façon Green Lantern où le héros peut former ce qu’il veut en donnant une forme particulière à la lumière) que Nelvana porte à bout de bras, possédant visiblement une force hors du commun . Les sondes sont alors happées magnétiquement et ramenées vers la surface. Comme Nelvana tient l’aimant lumineux dans les airs, les sondes sont happées en hauteur, où elles explosent sans tuer d’animaux.

Satisfaite, Nelvana explique à son frère (toujours transformé en chien) : « Et ainsi Tanero, nous avons déjoué les plans des maudits Kablunets, préparés de longue date pour voler et affamer notre peuple. Nos chasseurs ne lancerons plus leurs filets en vain désormais. Mais nous devons débarrasser le pays de ces faiseurs de mal.« . Au loin, Toroff observe la scène, à l’abri dans son bateau. Il se dit que la « République » (allusion à l’URSS) n’aimera pas son échec mais réalise que tout est la faute de cette idiote et de son chien, qu’il aperçoit d’où il se tient : « Mais, Ha Ha, ils sous-estiment le pouvoir de Toroff !« . Utilisant alors sa radio, Toroff ordonne à tous ses navires de converger vers l’iceberg où se tiennent Nelvana et Tanero : « Tuez le chien mais amenez moi la fille… Vivante !« . Et l’épisode s’achève sur une touche feuilletonesque, avec la vision des bateaux qui s’élancent dans l’idée de capturer la déesse des lumières du Nord. Bien entendu, Nelvana et son frère survivront à l’attaque. Il faut dire qu’à l’évidence Toroff et ses hommes ne sont pas très futés et qu’il y avait à l’évidence, pendant la seconde guerre mondiale, des cibles militaires qui étaient beaucoup plus stratégiques que la nourriture Inuit. En admettant que les soviétiques aient décidé de se débarrasser des tribus du Nord, il aurait été plus rapide de les attaquer directement plutôt que de tourner autour du pot et de les priver de poisson et de phoque.

Les aventures de Nelvana seraient publiées jusqu’en 1947 (et vers la fin seraient même imprimées en couleurs). Apparue plusieurs mois avant Wonder Woman, Nelvana ne pouvait pas être soupçonnée d’en être une copie… Mais une fois passées ses premières aventures et l’apparition, aux USA, de l’amazone de DC Comics, on sent une influence grandissante de l’alter-ego de Diana Prince. Tanero finirait par disparaître des épisodes de Nelvana tandis que cette dernière s’inventerait une identité parmi les mortels : un agent des services spéciaux nommé Alana North. On n’est pas très loin du travail d’assistante militaire de Diana Prince/Wonder Woman. L’alchimie des deux séries se rapprocherait (Alanna North étant flanquée de John Keene, l’équivalent de ce que Steve Trevor était à l’héroïne de DC, faisant de la Nelvana de la fin des années 40 une véritable « femme merveille » canadienne. L’éditeur jouant la carte de l’univers partagé, Nelvana connaîtrait même un crossover avec un autre héros des Canadian Whites, Johnny Canuck.  Quelque part en cours de route Nelvana aurait même droit à un numéro spécial à son nom. Passé 1947, cependant, la déesse des lumières du Nord allait disparaître et essentiellement rester dans les limbes, seulement connue des amateurs de vieilles BD. Il faut dire que dans l’après-guerre la fin du protectionnisme allait permettre aux comics étasuniens de revenir au Canada, que ce soit de manière importée ou même « localisés » chez des éditeurs canadiens. Il devenait à nouveau moins cher et moins compliqué d’acheter du matériel étranger plutôt que de produire des comics au Canada. Malgré la disparition de l’héroïne, la compagnie d’animation Nelvana a choisi ce nom en référence à cette pionnière des comics canadiens. La déesse a même été mis à l’honneur en figurant sur un timbre édité par le Canada en 1995.

L’hommage le plus marquant allait cependant venir… des Etats-Unis et de Marvel. En 1979, Chris Claremont et John Byrne lancèrent dans les pages d’Uncanny X-Men #120 une équipe de super-héros canadiens nommés Alpha Flight (ou, pour vous les francophiles forcenés, la Division Alpha). En pratique, le scénariste (Claremont) laissa les coudées franches à son dessinateur (Byrne) puisque ce dernier avait passé sa jeunesse au Canada et qu’il était donc relativement au fait des coutumes et du folklore du pays. Byrne avait déjà co-créé quelques mois plus tôt le personnage de Weapon Alpha (James MacDonald Hudson, aussi connu sous le nom de Guardian et Vindicator). Cette fois il rajouta des héros comme Sasquatch, Talisman, Aurora ou Northstar. Il inventa aussi une énigmatique femme blonde capable de changer de forme, la belle Snowbird (ou « Harfang » dans certaines traductions françaises). S’il apparut très vite que Snowbird était un personnage d’essence mystique, on ignorait cependant les détails de son origine jusqu’à Alpha Flight #7 (février 1984). A cette époque John Byrne (à la fois scénariste et dessinateur du titre consacré aux héros canadiens) avait entrepris de révéler la genèse de chacun des membres dans des back-ups, publiés à la fin de chaque numéro. Dans Alpha Flight #7, vous l’aurez compris, c’était le tour de Snowbird et on découvrit qu’elle était la fille d’un homme mortel et d’une déesse inuit nommée Nelvanna (notez la différence d’orthographe). Byrne réconcilia les légendes authentiques (celles qui font référence à une femme hideuse et vieille) et l’héroïne d’Adrian Dingle (dont le manteau pouvait changer l’apparence). Pour séduire le père de Snowbird, la vieille Nelvanna prend alors le physique d’une belle femme. A cause de cette conception particulière, Snowbird naîtra plus tard avec le pouvoir de se transformer en n’importe quel animal (ce qui n’est pas sans évoquer la transformation de Tanero). Parmi les humains, Snowbird adopta l’identité d’Anne McKenzie, officier de la police montée amoureuse de son collègue Douglas Thompson. On retombe sur un fonctionnement à la Diana Prince/Steve Trevor qui n’est pas sans rappeler la situation Alana North/John Keene.

Bien sur on pourrait nous objecter que puisque Nelvana est issu d’un mythe inuit, John Byrne fait peut-être référence au même mythe plus qu’il ne vise à faire référence à la création antérieure d’Adrian Dingle. Ce ne serait pas très différent de quand deux auteurs font, à plusieurs décennies d’écart, référence à un personnage issu de la culture générale (comme Dracula ou Thor). Si ce n’est que dans le cas présent John Byrne a été très clair. Si le nom de la mère de Snowbird s’écrit avec un « N » de plus, le créateur du personnage n’a jamais caché que pour lui Snowbird était la fille de la Nelvana du Golden Age, celle qui était super héroïne pendant la guerre (entre autres sources on trouve cette discussion sur son forum, où il l’écrit en toutes lettres). Certaines orthographes ont été changées (par exemple en lieu et place de Koliak il est fait mention de Hodiak chez Marvel) pour éviter un problème de copyright avec les ayants droit modernes de Nelvana. Au delà de cette filiation (qui si elle n’est pas officielle, est tout au moins reconnue par l’auteur), l’influence de la Nelvana du Golden Age sur la création d’Alpha Flight s’étend sans doute encore au delà. Parmi les autres membres on note ainsi la présence des jumeaux Aurora et Northstar (parfois traduit en Véga dans la VF) qui ont des pouvoirs lumineux, tout comme Nelvana pouvait en disposer en 1941. Et leur lien familial évoque aussi un peu celui qui existait entre Tanero et sa soeur. Physiquement (non pas en termes de costumes mais bien de visages), la ressemblance entre Aurora et « Nelvana des Lumières Nordiques » est bien plus grande que celle qu’on pourrait chercher avec Snowbird. C’est donc un peu comme si divers attributs de Nelvana avaient été (pas forcément consciemment) dispersés parmi plusieurs membres d’Alpha Flight. Même si Marvel ne possède pas les droits de la Nelvana du Golden Age, il serait amusant d’utiliser la Nelvanna créée par John Byrne comme une héroïne ayant réellement eu une carrière pendant la guerre (forcément avec un costume différent pour des questions de droits mais enfin avec un personnage qui peut se transformer ce serait facilement compréhensible). Le clin d’oeil serait ainsi complet ! Quand à l’authentique Nelvana issue des Canadian Whites, on se demande un peu pourquoi les auteurs canadiens modernes laissent végéter un tel personnage…

[Xavier Fournier]

(avec au passage un petit coucou spécial à Éric Thériault, dessinateur québecquois inspiré et fidèle lecteur de notre rubrique 😉 )