[FRENCH] Iron Man, alias Tony Stark, est connu entre autres choses pour une liste de conquêtes féminines longue comme le bras. Pepper Potts, Bethany Cabe, Madame Masque, Roxanne Gilbert, Marianne Rodgers… Mais le vengeur en armure a également conté fleurette à une femme célèbre de l’Histoire…

Au début de la carrière d’Iron Man, les aventures du héros étaient publiées non pas dans une série à son nom mais dans la revue Tales of Suspense. L’homme de fer faisait partie de ces héros sur lesquels Martin Goodman et Stan Lee n’avaient misé que de façon relative. Sans doute échaudés par des échecs comme le lancement de Hulk (arrêté au bout de six numéros avant d’avoir droit à une seconde chance), les responsables de Marvel préférèrent dans un certain nombre de cas installer leurs nouveaux héros dans des séries de type anthologique. Tous, après tout, n’étaient pas forcément promis au même succès que les Fantastic Four. Autant planquer les nouvelles créations dans des séries existantes. Comme ça, au cas où, si le public ne suivait pas, il serait toujours possible d’oublier le héros concerné et de continuer le titre avec un autre contenu. On ne peut pas spécialement jeter la pierre à Marvel puisque cette stratégie avait déjà été appliquée chez le concurrent DC avec des personnages comme Flash, les Challengers of the Unknow, Aquaman, Green Arrow, Green Lantern et bien d’autres qui étaient d’abord apparus dans ce qu’on pourrait qualifier de séries-incubatrices. Iron Man avait ainsi été lancé dans Tales of Suspense #39 (mars 1963), série qui abritait jusque là d’improbables récits d’attaques de monstres géants, d’invasions de robots… Autant de « récits de monstres » qui avait fait la marque de fabrique d’Atlas/Marvel avant le renouveau de ses super-héros.

Cela peut paraître curieux avec le recul mais des signes lors de la création d’Iron Man semblent indiquer qu’il ne faisait pas franchement partie des priorités de la firme. Stan Lee et Jack Kirby avaient participé à l’élaboration du héros mais dans le premier épisode ce fut finalement Larry Lieber (le frère de Stan Lee) qui se chargea du script tandis que le dessinateur Don Heck s’occupa de la mise-en-images. Il y avait comme un parfum d’improvisation autour du personnage, la meilleure preuve étant son rapide changement d’apparence : Dans Tales of Suspense #39, Iron Man porte une armure grise semblable à celle du Docteur Fatalis, rapidement remplacée par un exosquelette doré. Quelques mois plus tôt l’Incroyable Hulk (qui avait été gris lors de sa première apparition) avait été recoloré en vert pour des questions de réglages d’imprimerie. Il y a fort à parier qu’ici l’usage de l’armure grise posa un problème similaire (et sans doute que la ressemblance avec Fatalis n’était pas sans poser problème). Surtout, dès le début on voit qu’on se refile la patate chaude qu’est Iron Man : Tandis que Lee & Kirby (sans doute trop occupés par les Fantastic Four et d’autres lancements de série) n’ont pas le temps de mener de mener à bien la création de « tête de fer », le scénariste Larry Lieber n’écrit que l’épisode d’origine avant de passer, lui aussi, à autre chose. Dès Tales of Suspense #40 (Avril 1963) c’est donc Robert Bernstein qui reprend (sous le nom de plume « R. Berns ») l’écriture des aventures d’Iron Man. On ne peut pas dire que le nom de Bernstein soit très connu des fans de comics. Pourtant son CV de scénariste débute dans les années 40, quand il aura l’occasion de scénariser Captain Marvel Jr. ou le Green Lantern du Golden Age. Bernstein écrira aussi pour les mythiques EC Comics. Cet auteur injustement oublié ou tout au moins sous-estimé fut très actif dans le genre super-héroïque à partir de 1957. Chez DC, on lui confia en 1959 là le soin de réinventer l’origine d’Aquaman, de créer le premier Aqualad, de transformer l’explorateur Congo Bill en l’homme-singe Congorilla. Il inventa aussi les parents de Lois Lane (l’inventeur de Sam Lane c’est donc lui). Robert Bernstein crée aussi le surpuissant Mon-El (ami d’enfance de Superboy et futur membre de la Legion of the Super-Heroes). Bernstein n’était donc pas n’importe qui… Mais malgré ces apports, Bernstein aurait par la suite un peu l’image d’un « faiseur » et une partie de sa production, en particulier pour Archie Comics (où il écrivit, après le départ de Joe Simon et Jack Kirby, les aventures de The Fly, créa également le héros Jaguar et scénarisa de piètres aventures du Shadow), singeant la méthode Marvel, ne firent très certainement rien pour arranger cette réputation. Globalement on pourrait résumer la chose ainsi : Bernstein savait écrire à la manière du DC Comics du début du Silver Age et s’était même montré capable de bousculer certains personnages en place depuis des années (Aquaman, Congorilla…). Dans les années 60, l’innovation avait changé de camp et il s’agissait de se mettre au nouveau style Marvel, plus dynamique, plus social… Et là Bernstein était plus à la traîne, moins novateur et obligé d’imiter la méthode Marvel plutôt que d’y participer réellement.

Ceci ne veut pas dire pour autant que ses apports furent inexistants. Au contraire, il imagina quelques mémorables criminels comme le Radio-Active Man (adversaire de Thor et par la suite membre des Thunderbolts), du Crimson Dynamo (le double maléfique et communiste d’Iron Man)… Précisons, enfin, que Robert Bernstein créa dans Tales of Suspense #45 deux personnages secondaires d’une importance folle pour l’avenir d’Iron Man : Sa secrétaire Pepper Popps et le chauffeur Happy Hogan, destiné à devenir le meilleur ami de Stark. Vous aurez compris que si le scénariste ne faut pas le créateur d’Iron Man on peut, là aussi, parler d’incubation : Pendant les quelques mois où il écrivit la série, Bernstein détailla qui était Tony Stark, inventa son entourage, ses premières adversaires majeurs. Bernstein n’est pas l’inventeur d’Iron Man mais il fut assurément son tuteur et, à ce titre, détermina la route que le héros allait prendre dans les décennies suivantes… Officiellement, les épisodes d’Iron Man écrits par « R. Berns » sont co-crédités : On attribue à Stan Lee le « plot » (comprenez l’idée de base) mais on verra grâce à un gros indice contenu dans Tales of Suspense #44 qu’il parait plus probable que l’influence de Stan Lee sur l’histoire était avant tout théorique, peut-être indiquée pour tenter d’établir un rapprochement avec l’univers nouveau lancé dans les pages des Fantastic Four…

Tales of Suspense #44 se présente d’abord comme la promesse d’un combat : La rencontre d’Iron contre le « Pharaon Fou ». Mais dès la page d’introduction on se rend compte qu’un troisième protagoniste va peser sur cette histoire. L’image nous montre Iron Man en train de foncer comme un missile vers des guerriers antiques, grâce à des roues fixées sur son dos. En médaillon une femme d’un autre siècle (et avec un titre comme « La menace du Pharaon Fou », il est clair qu’on pense tout de suite à l’Égypte ancienne) s’exclame : « C’est incroyable ! L’étranger en armure doit être un sorcier s’il peut rouler dans le désert grâce à ces petites roues ! ». C’est Iron Man lui-même qui nous explique qui est la femme en question : « Pauvre Cléopâtre ! Elle ne connait rien de la science moderne ! Mais comment le pourrait-elle ? Je suis revenu 2000 ans en arrière pour la protéger du Pharaon Fou ! ». Oui, Cléopâtre ! L’avantage dans les comics c’est que toutes les guest-stars sont possibles, dans considérations de budget ou de limitation d’époques. Mais quand même… Jusqu’à preuve du contraire Iron Man est alors supposé vivre au XX° siècle. Alors que fait-il dans ce lointain passé ? C’est ce que le début de l’épisode va s’efforcer de justifier… Mais d’abord, avant de le faire changer d’année, il faut déjà positionner en Égypte le très américain Tony Stark…

Un matin, Stark débarque ainsi dans un aéroport où la presse, curieuse, l’attend déjà devant l’avion. Que vient donc faire le riche milliardaire à « Cléopâtre-Land » ? Serait-il ici pour une raison romantique ? L’alter-ego d’Iron Man s’en défend rapidement. S’il vient en Égypte c’est seulement pour aider un ami archéologue. Les paparazzis sont déçus. Ils pensaient tenir un bon reportage sur une nouvelle conquête de Stark. A défaut d’une idylle réelle et faute de mieux les journalistes demandent alors à l’industriel s’il pense qu’il aurait su séduire la « sirène du Nil ». Stark est surpris. Cléopâtre et lui ? Quelle idée. Mais le reporter se justifie : « Aujourd’hui les filles les plus glamour sont folles de vous ! Mais est-ce que ça n’aurait pas été plus dur de séduire la femme la plus belle de l’Histoire, Cléopâtre ? ». Tony Stark répond par un trait d’humour : « Qui sait ? Mais là maintenant je pense qu’elle est un peu trop vieille pour moi ! ».

Quelques jours plus tard Stark se rend sur le site des recherches de son ami archéologue, qui désespère de faire une découverte qu’il sait pourtant à sa portée : « Notre problème est de savoir où creuser ! La tombe du Roi Hatap pourrait se trouver juste sous nos pieds ! Mais nous nous épargnerions une année de fouilles si vous nous aidiez à trouver la tombe, avec votre génie inventif ! ». Sacré archéologue qui, ne sachant pas où chercher, demande essentiellement à Stark de faire les recherches pour lui. Stark accepte, mais de manière détournée : « Je suis flatté mais celui auquel vous auriez du vous adresser c’est… Iron Man ! Avec ses gadgets électroniques, Iron Man pourrait percevoir immédiatement la tombe et vous empêcher de perdre des mois de fouilles inutiles ! ». Seulement bien sûr Iron Man ne se trouve pas vraiment dans les pages jaunes, à plus forte raison à cette époque, qui remonte à avant que le grand public en arrive à croire qu’Iron Man est le garde du corps de Stark. Et comme en plus les Avengers ne sont pas non plus formés, ce n’est pas franchement comme si le héros avait un pied à terre où on pouvait le joindre. L’archéologie désespère : « Mais je ne connais pas Iron Man ! Et je ne sais pas comment le contacter ! ». Heureusement Stark lui explique que… par le plus grand des hasards… il se trouve qu’Iron Man est un ami proche et que, chose incroyable, il est ces temps-ci lui aussi en Égypte pour une mission secrète. Stark annonce alors qu’il va retourner au Caire pour en parler au héros. L’archéologue est trop heureux pour remarquer l’incohérence des propos de Stark. Non seulement la coïncidence est énorme mais si vraiment Iron Man était en mission secrète en Égypte, est-ce que le principe même du secret ne l’empêcherait pas d’en parler à Stark ? Et s’il est là secrètement, comment le héros en armure pourrait-il accepter de rendre un service au grand jour ? Peu importe. Le stratagème de Stark fonctionne et il peut retourner à son hôtel : « Je vais m’amuser au Caire ce soir et je reviendrais demain ici en volant, sous l’identité d’Iron man ! ». On notera que même s’il n’insiste pas spécialement sur ce fait Robert Bernstein, à sa manière, positionne déjà le côté irresponsable et « bling-bling » de Stark : Il a tout le temps sur lui son plastron d’Iron Man. Il ne peut l’enlever sous peine que son cœur lâche (d’ailleurs on peut se demander comment Stark arrive à porter un morceau d’armure sous sa chemise, dans la chaleur du désert égyptien). Le reste de son costume est démonté dans sa valise. Stark pourrait tout aussi bien se changer derrière une dune et arriver sans perdre de temps, rendant ainsi service à son ami. Mais il préfère retourner au Caire pour s’amuser d’abord…

Et finalement il est peu puni pour sa désinvolture car le soir même il se sent mal. Alors qu’il boit du champagne en regardant une danseuse, Stark fait un début de malaise : son plastron, qui agît comme une sorte de super-pacemaker, a besoin d’être rechargé. Stark se sent tellement faible qu’il a besoin d’être porté par des serveurs jusqu’à sa chambre. Dès qu’il est seul, Stark pose sa chemise et se précipite vers la plus proche prise de courant pour y recharger son armure : « Comme le monde serait étonné de me voir couché sur le sol comme ça, retenu à la vie par le simple courant électrique ! Mais le choc serait encore plus grand s’ils savaient que je suis Iron Man ! Mais, hélas, de nombreux secrets doivent vivre et mourir avec Anthony Stark ! ». Plus prosaïquement on se demandera bien pourquoi Stark a tant tardé à se « recharger » et pourquoi il est resté bêtement à regarder une danseuse en buvant alors qu’il lui fallait sa dose d’électricité. Quand on a un pacemaker de ce type, oublier de le recharger est un poil plus grave que de ne pas avoir remonté sa montre. Avec le recul et la connaissance des sagas suivantes, on pourra y voir une des premières traces de son problème d’alcool (devenu apparent des années plus tard dans la saga « Demon in the Bottle »). Dans le contexte de cette histoire, on pourra imaginer que pour porter son plastron sous cette chaleur Stark a sans doute laissé tourné quelque chose qui ressemble à un principe d’air conditionné et que de fait l’armure s’est déchargée bien plus vite que d’habitude. Peut-être d’ailleurs que ce n’est pas seulement pour s’amuser que Stark est retourné au Caire mais aussi pour « faire le plein » de son armure.

Avant l’aube, Tony enfile les autres pièces de son armure : « Je ferais mieux de devenir Iron Man avant que la ville s’éveille. Quand j’arriverais au site de fouilles je dirais à Paul que Tony Stark est resté au Caire pour gérer ses affaires ! ». Bien vite le super-héros arrive à l’endroit et, devant l’archéologue médusé, trouve en quelques secondes l’emplacement de la tombe recherchée grâce à un « fluoroscope », sorte d’appareil qui donne à Iron Man l’équivalent d’une vision à rayons X. L’archéologue est fou de joie et déclare qu’il va demander à ses hommes de creuser jusqu’à la chambre mortuaire. Mais Iron Man lui explique que c’est inutile. Il a une sorte de tête de forage qu’il peut fixer à un de ses bras. Avec ça, le héros a vite fait de creuser un trou jusqu’au centre de la tombe (au mépris des règles de prudence et d’analyse qu’exige la pratique de l’archéologie mais imaginons que son fluoroscope lui permet de savoir à l’avance qu’il ne va rien détruire en creusant ainsi). En quelques instants Iron Man et Paul sont dans la chambre mortuaire du Roi Hatap et font face à son sarcophage. Le dénommé Paul questionne : « Saviez-vous que c’est à cause de sa connaissance des arts noirs et de ses crimes qu’on l’a surnommé le Pharaon Fou ? ». Iron Man répond par la négative mais se réjouit, s’il était si terrible, qu’Hatap soit réduit à l’état de momie… Mais, déjà, Paul remarque que l’embaumement de la momie échappe à tout ce que les historiens connaissent…

N’ayant officiellement plus rien à faire dans les parages, Iron Man annonce qu’il s’en va. En fait, quelques kilomètres plus loin, à proximité du Sphinx, le héros s’arrête et se change, reprenant l’identité de Stark. Il peut ainsi retourner au site de fouilles pour voir de plus près les trouvailles de Paul. Mais la momie a déjà disparu ! Paul est catastrophé ! Un de ses employés doit l’avoir volé ! L’archéologue sort de sa tente pour organiser des recherches. Stark lui explique qu’il préfère rester au camp pour le surveiller… Sans doute que le héros cherche à rester seul pour mieux pouvoir enfiler à nouveau son armure. Mais il n’en a pas l’occasion. Car il n’est pas seul ! Il est bientôt abordé par un homme… qui porte un anneau sacré aperçu quelques instants plus tôt sur la momie ! Hilare, l’inconnu dit à Stark de ne pas regarder seulement son anneau, de scruter également son visage. Et là, Tony Stark reconnait… celui qui était représenté sur les murs de la tombe ! C’est le visage d’Hatap ! « Correct, Stark ! Je suis Hatap ! La momie qu’ils recherchent ! Mais personne ne m’a volé ! Je suis simplement sorti moi-même de mon sarcophage ! ». Tony Stark est incrédule : « Personne ne peut revenir d’entre les morts ! ». Mais Hatap poursuit : « Qui a dit que j’étais mort ? ». Il raconte alors son histoire. Il y a 2000 ans, Hatap a semblé mourir, en apparence tué au combat contre l’armée de Cléopâtre. En fait, alors qu’il lançait une tentative de coup d’état, il avait pris des précautions pour éviter d’être fait prisonnier. Ainsi les soldats de Cléopâtre le virent en train d’avaler ce qui semblait être un poison. Cléopâtre le fit embaumer et enterrer selon les dernières volontés du « mort ». Mais il s’agissait d’une ruse. Ce qu’Hatap a avalé n’était pas un poison mais bien un sérum le plongeant dans un état d’animation suspendue, pendant plus de 2000 ans ! Maintenant Hatap va pouvoir retourner dans le passé et battre Cléopâtre ! Mais en plus Stark l’accompagnera car Hatap a compris qu’il s’agit d’un des principaux inventeurs du XX° siècle : « Et une fois que tu auras vu ce que j’ai fait à ce camp, tu sera obligé d’être d’accord avec mon plan ! ». A l’extérieur, Hatap et Stark n’aperçoivent que des corps tombés à terre. Le Pharaon Fou explique : « Avec ma sorcellerie, j’ai invoqué une maladie qui affecte les ouvriers ! L’épidémie se propagera à moins que tu viennes avec moi dans le passé ! Car je suis seul à connaître le remède ! ».

Hatap explique qu’il a avec lui un puissant talisman qui lui permettra de voyager dans le passé, en utilisant le « Chariot du Temps » : Une sorte de petite reproduction d’un chariot antique qui peut, en utilisant la magie noire, faire apparaître un vrai char (chevaux inclus) qui peut se déplacer dans le temps. Tony Stark n’a donc pas d’autre option. Il doit se soumettre à la volonté d’Hatap. Mais si le Pharaon Fou connait l’importance de l’inventeur, il n’est pas au courant de sa double identité. Stark garde donc avec lui sa mallette, autrement dit son équipement d’Iron Man. D’abord Stark reste convaincu que tout ça reste un trucage. Quand le Chariot du Temps apparaît et les emporte, il est convaincu d’être face à un hypnotiseur. Mais quand ils se matérialisent vraiment 2000 ans dans le passé, Tony réalise qu’il n’y a plus de trace du camp et qu’ils se trouvent réellement dans l’Égypte antique. Hatap ordonne à l’inventeur de le suivre mais ce dernier arrive à lui fausser compagnie en se laissant rouler de l’autre côté d’une dune. Disparaissant de la vue d’Hatap, Stark a alors tout le loisir d’enfiler l’armure et de redevenir Iron Man, s’élevant grâce à elle au dessus de la dune. Hatap est stupéfait par cet élément imprévu. Il ne fait pas du tout le rapprochement avec Stark : « Par Isis ! Quelle sorte d’oiseau est-ce ? Enfermé dans une armure ? Avec la forme d’un homme ? C’est peut-être pour ça que Stark ne répond plus ! Ce monstre volant l’a tué ! ». Sans rien comprendre, Hatap décide de fuir, convaincu que l’apparition métallique peut le tue aussi.

Iron Man s’envole mais reste prudent : « Je pense que ce n’est pas la dernière fois que je vois Hatap ! Mais ma préoccupation première est de trouver la cour de Cléopâtre ! ». Le héros s’envole et aperçoit rapidement la légion romaine en train d’encercler un palais égyptien. Ici, pas de précaution concernant un possible paradoxe temporel. Sans hésitation Iron Man décide au contraire de s’en mêler et de choisir son camp : « Je pense qu’un homme doit toujours choisir le camp du faible, même dans le passé ! Je vais donc essayer d’aider la défense égyptienne ! ». Iron Man se laisse tomber sur les catapultes romaines, les fracassant sous son poids. Bien entendu, les Romains sont terrifiés de voir un « guerrier volant descendre du ciel ». Iron Man s’empare de boulets incandescents préparés pour les catapultes et commence à les lancer sur les navires romains, comme s’il jouait au bowling. L’armée romaine tente alors de le renverser en lui passant dessus avec leurs chars. Mais là aussi le héros est trop puissant. Ce sont les chars qui cassent. Iron Man réplique en lançant du gaz lacrymogène via son armure. Les Romains paniquent : « Est-il un dieu égyptien venu sur Terre pour les défendre ? ». Assez rapidement les attaquants battent en retraite…

Dans le palais égyptien, on n’a pas manqué de remarquer que l’inconnu aux pouvoirs fantastiques est intervenu pour les défendre. Malgré son apparence et ses pouvoirs Iron Man est donc reçu comme un sauveur : « Quel dommage que la Reine ait pris la fuite avant que vous arriviez ! En ce moment même une galère romaine est peut-être en train d’attaquer son navire ! ». Il faut croire qu’Hatap a lancé un sortilège à Tony Stark qui lui permet de comprendre et de parler avec les Égyptiens de l’Antiquité. Apprenant que la reine est en danger, Iron Man questionne : « Vous voulez dire Cléopâtre ? ». Étonné un égyptien lui répond : « Il n’y a qu’une seule reine ! ». Iron Man repart alors vers la rivière : « Wow ! Je suis bon pour l’émotion de ma vie ! Rencontrer Cléopâtre en personne… Enfin, si les Romains ne la capture pas d’abord ! ». Devant la rivière, Iron Man accroche des hélices à ses bottes. Il devient alors semblable à une torpille humanoïde et fonce dans l’eau. Il arrive juste à temps à proximité de la barge de Cléopâtre, alors qu’une galère romaine est sur le point de l’aborder. La galère connait rapidement le même sort que les catapultes : elle ne résiste pas à l’armure d’Iron Man, lancée à travers la coque. Du côté des Égyptiens, on est à nouveau stupéfait et cette fois Cléopâtre ne manque pas d’observer « cet étranger à l’armure d’or qui a coulé la galère romaine ! ».

Bientôt Iron Man est présenté à la reine, cette dernière le remerciant pour l’avoir sauvé. Le héros est subjugué par la beauté de Cléopâtre mais lui explique qu’il est porteur de mauvaises nouvelles. Bientôt, elle comprend que le Pharaon Fou n’est pas mort et la nouvelle la terrorise : « J’ai encore plus peur de lui que des Romains ! En ce moment même il peut être en train de réunir une armée ! ». Iron Man se veut alors rassurant, expliquant qu’il peut venir à bout du sorcier. Cléopâtre se jette pratiquement à son cou : « Oh, noble étranger, je t’accorderais tout ce que tu veux… N’importe quel souhait, si tu débarrasses l’Égypte de ce prétendant à mon trône ! ». Sous le charme, Iron Man réponds que la seule chose qu’il désire… est de servir la reine. On remarquera que l’implication d’Iron Man est bien supérieure au tout venant de ce genre d’épisodes. Le héros semble peu préoccupé par son retour au XX° siècle et semble effectivement prêt à déplacer des montagnes pour les beaux yeux de Cléopâtre. La reine poursuit : « Il y a quelque chose de très différent en toi ! Je sens que tu n’es pas un dieu venu protéger l’Égypte ! Mais alors qui est-tu ? ». Iron Man répond qu’il ne saurait même pas par où commencer ses explications. C’est qu’il faudrait non seulement justifier sa venue du futur mais aussi le fonctionnement de son armure. Ce serait un peu trop long de raconter ça dans des termes compréhensibles par une reine morte 2000 ans avant lui…

Néanmoins Iron Man n’a pas totalement oublié ses priorités. Il compte bien profiter de la bataille à venir contre Hatap pour récupérer son talisman (le mini-char) et ainsi retourner dans son époque d’origine. Mais, en même temps, Tony ne peut s’empêcher de penser à l’alternative : « Si le talisman était détruit ou caché, je pourrais être piégé dans le passé pour toujours ! La beauté de Cléopâtre en vaudrait presque la peine mais mon travail se situe dans le XX° siècle ! ».

Bientôt les forces d’Hatap, massées près d’une oasis, aperçoivent un petit détachement de l’armée de Cléopâtre qui approche. Un détachement mené… par une silhouette dans une armure dorée. Hatap reconnaît alors ce qu’il croit être « la créature qui a détruit Stark ! ». Il lance une attaque. Ses hommes lui demandent alors s’il ne peut pas utiliser un peu de sa magie pour les aider à la bataille, sachant que les forces de Cléopâtre les ont déjà battu une fois (c’est vrai ça, d’ailleurs, en un sens si l’armée de la reine a déjà battu Hatap sans l’aide d’Iron Man, le suspens n’est pas vraiment à son comble dans ce nouveau rapport de force). Hatap, en son fort intérieur, se dit que si jamais les choses tournent mal il pourra toujours utiliser son talisman temporel pour être à nouveau transporté en 1963. Si les choses semblent jouées d’avance, Iron Man est moins confiant. Il sait, lui, qu’il approche de la limite de sa charge d’énergie. Il lui faut donc jouer les choses à l’économie et plutôt que d’attaquer en volant, le héros se… couche sur le dos. Il a disposé des roulettes magnétiques sur son dos et peut donc se déplacer comme une sorte de missile terrestre, approchant « à la vitesse de l’éclair » des soldats d’Hatap. Et la scène tourne à nouveau à une sorte de parodie de bowling. Iron Man renverse l’armée et les chars, comme s’il faisait un « strike » parfait !

Hatap se sentant battu décide d’utiliser le talisman pour retourner en 1963. Mais apercevant son adversaire sur le point de disparaître, Iron Man projette un peu d’essence contenue dans son armure pour que l’objet tombe des mains du Pharaon Fou. Se sachant condamné s’il ne s’enfuit pas, Hatap se jette en avant pour essayer de récupérer son moyen d’évasion. Mais il ne voit pas une épée dépassant du sol. Glissant (sans doute sur l’essence projetée par Iron Man), Hatap s’empale alors mortellement (hors champs, à l’époque le Comics Code ne permet pas de montrer pleinement ce genre de choses). Hatap est mort et Iron Man récupère du coup son seul moyen de rentrer cher lui. Mais pas avant que Cléopâtre se soit à nouveau jeté à son coup : « Oh, merveilleux étranger ! Qui que tu sois ! Tu vas rester et partager mon trône ! Car même si je ne connais pas ta vraie identité… Moi, Cléopâtre, t’ai donné mon coeur ! ». Seulement Iron Man avait déjà actionné le talisman magique et il disparait graduellement. Il n’a que le temps de murmurer à la Reine qu’il se souviendra pour toujours de sa déclaration…

Une fois de retour au XX° siècle, quelques jours passent et Tony Stark rend de nouveau visite au lieu de fouilles. Il faut croire que l’épidémie lancée par Hatap a été contenue (ou que le Pharaon Fou a tenu parole, mais ce serait curieux de sa part). Alors que Paul et Tony visitent la tombe d’Hatap, l’archéologue, toujours traumatisé par la disparition de la momie, attire l’attention de Stark sur un étrange bas-relief qui représente Cléopâtre en train d’embrasser une silhouette dans une armure dorée. Ce qui, en termes de logique interne, n’est pas sans poser quelques questions. La tombe d’Hatap a été construite après la première défaite d’Hatap et donc avant qu’Iron Man séjourne dans l’antiquité. La meilleure preuve en est que la tombe renfermait bien le Hatap en hibernation et non pas le Hatap réellement tué lors du combat contre le vengeur en armure. Pour que les Égyptiens aient pu représenter Iron Man sur les murs, il aurait fallu qu’ils ouvrent à nouveau la fausse tombe pour faire cette gravure. Et tant qu’à faire pourquoi ne pas avoir détruit la fausse momie ? Cléopâtre et ses fidèles ne risquaient pas de poser la question du paradoxe temporel : Ils ignoraient qu’Iron Man venait de leur futur. L’histoire s’achève un mois plus tard, alors que Tony Stark, de retour aux USA, est invité à l’avant-première d’un film sur Cléopâtre. Le paparazzi déjà rencontré plus tôt revient à la charge et demande au playboy ce qui se serait passé si Cléopâtre et lui avaient vécu à la même époque. Cette fois Stark se contente de répondre, en riant intérieurement, qu’on « a vu des choses plus étranges se produire ».

Un des aspects laissés en plan par cette conclusion est que Cléopâtre et Tony Stark ne sont pas condamnés à être séparés par les siècles. Après tout Iron Man possède toujours le talisman qui permet de voyager du présent à l’Égypte ancienne et pourrait tout à fait rendre une nouvelle visite à la reine qui l’aime et qui ne le laisse pas indifférent. Mais la question est en un sens de savoir ce qu’il arrive au Chariot du Temps après cette histoire. Iron Man n’a jamais réellement montré ce qu’il fait des trophées et accessoires récupérés lors de ses aventures. Il est assez courant qu’on montre des hangars pleins d’armures d’Iron Man mais les scénaristes se sont montrés beaucoup plus discrets sur le sort des armes confisquées dans des batailles. Stark aurait-il une sorte d’autre repaire semblable à la Batcave ou à la Forteresse de Solitude où il garderait ce genre d’objets ? A moins que… on sait Iron Man très mal à l’aise quand il est confronté à la magie (cet épisode le montre d’ailleurs assez bien : au début il croit à un phénomène d’hypnose). Se serait-il débarrassé de ce genre de talismans en les donnant à Doctor Strange ? Vu sa fascination manifeste pour Cléopâtre, on a du mal à croire que Stark en soit resté là (et après tout la tombe d’Hatap montre Iron Man en train d’embrasser Cléopâtre, ce qui ne s’est pas produit dans ce voyage…).

On aura beau jeu de pense que cette histoire a été inspirée par le prénom du héros. Après tout la vraie Cléopâtre fut amoureuse d’un Marc Antoine (ou, en anglais, « Marc Anthony »). On pourrait penser que Lee et Bernstein ont trouvé drôle de réunir Cléopâtre avec un autre « Anthony ». Dans le même ordre d’idées, on rapprochera par ailleurs la publication de Tales of Suspense #44 (officiellement en Août 1963, mais les comics étant antidatés, on peu pencher plutôt pour le début de l’été) de la date de sortie (12 juin 1963 aux USA) du film « Cléopâtre » de Joseph Mankiewicz qui mettait en vedette Liz Taylor (on comprend du coup tout de suite à quel film il est fait allusion dans la scène finale, quand Tony Stark se rend à une avant-première).

Mais ce serait méconnaître l’œuvre de Bernstein de s’arrêter là. Et c’est là qu’on en arrive à la preuve que je mentionnais en début d’article, celle qui démontre que même si ces épisodes furent co-crédités à Stan Lee, le scénario a bien été écrit par un seul auteur. Dans certains cas de figure, on ne sait pas toujours ce qu’a fait Stan Lee ou pas. Par exemple il est certain que sur certains épisodes des Fantastic Four ou de Thor où Jack Kirby amenait la matière première, Lee était au minimum le dialoguiste. Si on nous expliquait que sur Tales of Suspense #44 Lee a écrit les dialogues, ce serait crédible. Mais dans le cas présent on tente de nous faire croire le contraire et c’est tout simplement impossible.

Robert Bernstein est forcément à la base de l’histoire puisque c’est un thème qui lui est cher. A travers sa carrière (et bien avant d’écrire Iron Man pour Marvel), Bernstein avait déjà démontré qu’il avait pour marotte… Cléopâtre! Et une Cléopâtre souvent mentionnée/représentée de manière cohérente, même quand il écrivait pour des éditeurs différents.

Par exemple dans Superman’s Girlfriend Lois Lane #11 (août 1959), le même Robert Bernstein écrit « Lois Lane’s Super-Perfume » (« Le Super-parfum de Lois Lane »). Lois arrive à se procurer le mythique parfum de Cléopâtre (supposément connu pour envouter les hommes) et devient de ce fait irrésistible. Ce n’est qu’une mention oblique mais très vite apparaît un fil directeur. Dans Adventure Comics #291 (Décembre 1961), alors qu’il écrit un épisode de Superboy, Bernstein remet le couvert et cette fois de manière plus manifeste : Pour ne vexer aucune des filles de Smallville, Superboy explique que la femme idéale, selon lui, c’est Cléopâtre ! Assez rapidement Lana Lang monte un stratagème pour se faire passer pour Cléopâtre et ainsi séduire Superboy. Mais le héros s’aperçoit de la supercherie. Finalement Superboy décide d’emmener Lana dans l’antiquité afin de rencontrer la vraie Cléopâtre. Celle-ci ne manque pas de tomber amoureuse de Superboy au moment où elle s’aperçoit qu’il a des pouvoirs (tout comme la Cléopâtre de Tales of Suspense tombe amoureuse d’Iron Man alors qu’elle ne connait ni son visage ni sa personnalité mais seulement ses prouesses fantastiques). Le même Robert Bernstein écrit également « The Cleopatra of the Future » dans Adventures of the Fly #22 (octobre 1962). Dans cet épisode les adversaires de The Fly tentent de le manipuler en s’arrangeant pour faire venir, à travers le temps, la plus belle femme de l’avenir, qualifiée de Cléopâtre du Futur. Un épisode non crédité de Jimmy Olsen (#71, paru en septembre 1963) est très probablement du à Bernstein sachant qu’il écrivait régulièrement pour cette série. Dans l’histoire Jimmy voyage jusqu’à l’Égypte antique grâce au professeur Potter, scientifique déjà utilisé par Bernstein dans Adventure Comics #291.

Bien sûr il ne s’agit pas à chaque fois de la même histoire que Tales of Suspense #44. Et Robert Bernstein n’est pas, loin s’en faut, le seul auteur de comics qui ait utilisé Cléopâtre comme personnage secondaire. Stan Lee lui-même l’utilisera en d’autres occasions. Mais là on voit clairement le schéma directeur de Bernstein, avec surtout Cléopâtre toujours décrite comme la femme idéale et pas comme une princesse de plus. Entre la fin des années 50 et le milieu des sixties, Bernstein a écrit à un rythme pratiquement annuel des histoires mettant en scène ou mentionnant Cléopâtre comme une sorte d’Eve idéale (bien sûr en faisant l’impasse sur le fait que la vraie Cléopâtre avait épousé son frère, le Comics Code n’aurait pas apprécié). Bernstein n’avait très certainement pas besoin de Stan Lee pour envisager une histoire où le héros principal connait un début d’amourette avec celle qu’il définissait sans cesse comme LA femme. Pour autant que l’obsession relative de Bernstein pour Cléopâtre puisse sembler anecdotique, l’exemple démontre à quel point le scénariste a été déterminant dans la création d’épisodes où il est simplement crédité pour la mise en forme et les dialogues. A partir de là, la paternité réelle de la Cléopâtre de Bernstein donne des clefs pour une meilleure compréhension de l’identité du vrai créateur de personnages comme Pepper Potts, Happy Hogan ou Crimson Dynamo… Stan Lee ? Non non, allez plutôt demander à Cléopâtre…

[Xavier Fournier]