[FRENCH] Chez DC Comics on connaît la Batmobile de Batman ou même la Supermobile de Superman ou encore la Arrow-Car de Green Arrow. Chez Marvel on a l’impression qu’il a fallu attendre la Fantasticar ou la Spider-Mobile pour voir les super-héros maison s’équiper de véhicules personnels. On fait souvent l’impasse sur ce qu’on pourrait qualifier de « Namor-Mobile », voiture volante lancée dès 1941 dans les aventures de Sub-Mariner, héros qu’on n’aurait pas spécialement cru intéressé par le « tuning ».

En 1941, les USA ne sont pas encore entrés dans la seconde guerre mondiales mais les comics de Timely/Marvel, eux, n’ont pas attendu pour commencer à s’occuper des nazis et les identifier comme adversaires. Ce patriotisme par anticipation a pour effet de faire rentrer Namor le Sub-Mariner dans les rangs. A l’origine Namor était le prince vengeur d’une race vivant sous l’eau et qui, surtout, voulait faire la guerre aux gens de la surface. Namor était donc une sorte d’anti-héros similaire à Dracula, Fantômas où même au concept initial de Superman vers 1933 : un ennemi déclaré de l’humanité. En un sens dans les pages de Motion Picture Funnies Weekly #1 et de Marvel Comics #1 (les deux versions de la première apparition du personnage), Sub-Mariner déclarait une sorte de guerre mondiale fictive. C’était lui contre le reste du monde. Mais dans les mois qui allaient suivre l’opinion américaine allait se rendre compte qu’il y avait bien plus terrible que l’invasion fictive de Namor : les conquêtes bien réelles de l’Allemagne et du Japon. Bill Everett, le créateur de Namor, allait donc graduellement réorienter le personnage en lui faisant réaliser qu’il y avait des différences parmi les hommes. Bientôt il comprendrait que les pires de tous étaient les nazis et que cela justifiait d’oublier (enfin la plupart du temps) ses vieilles rancoeurs avec l’Amérique. Concrètement Namor se rangeait alors du côté des USA pour faire la guerre aux japonais ou aux allemands bien que par moment il ne s’interdise pas quelques petites « rechutes ». Il faisait désormais partie des « Alliés » mais conservait son tempérament explosif. Si bien que les autorités américaines elles-mêmes ne savaient pas trop si elles devaient lui réserver un accueil princier… ou au contraire l’emprisonner (la chose dépendait de l’humeur d’Everett). Dans tous les cas Namor gardait un sale caractère. Il valait mieux l’avoir comme ami… Mais parfois on pouvait se demander quelle différence il faisait entre « ami » et « ennemi »…

Ainsi dans Marvel Mystery Comics #22, c’est l’orgueil qui dicte ses actes quand Namor arrive dans une petite ville de la région des « Grands Lacs », située à la jonction des USA et du Canada. Les Grands Lacs forment collectivement le plan d’eau le plus massif du continent, ce qui leur vaut le surnom de « troisième côte » des USA. Du point de vue scénaristique, utiliser ce secteur permettait que Sub-Mariner s’enfonce dans les terres américaines… tout en restant à proximité de son élément naturel, l’eau. Namor arrive en ville en tempêtant. Cela fait quelques mois qu’il se bat contre les « activités subversives » et il décide de mettre au point une arme déterminante pour aider les militaires américains : « L’armée a créée une voiture miniature pour rouler sur les champs de bataille mais ça n’a rien d’un secret ! N’importe qui pourrait la copier ! Si seulement ils avaient quelque chose de différent ! ».

Et comme il se trouve qu’au même moment Namor passe devant une « casse » automobile, il a une idée. Il s’arrête le temps d’acheter de nombreuses pièces détachées (pour la somme « royale » de 25,50 $ !) puis se retire dans une cabane, située dans les bois voisins. Bientôt il s’affaire sur ce qui ressemble à une Jeep modifiée : « Ca n’a l’air de rien pour l’instant mais, sauf si je me trompe beaucoup, je tiens quelque chose ! ». Le lendemain l’invention de Namor est terminée. Elle ressemble effectivement à une sorte de Jeep dont les jantes forment comme de grandes plaques le long du véhicule, avec l’équivalent d’un empennage d’avion fixé à l’arrière. Namor inspecte fièrement sa machine : « Voyons… Les lumières, les ailes, les mitrailleuses… Tout est en ordre ! ».

Bientôt il ne reste plus qu’à tester l’engin : « Si ceci ne bat pas à plate couture les jeeps de l’armée, je veux bien manger mon chapeau. En admettant que j’en porte un ! ». Namor s’installe à la place du conducteur et démarre, la voiture roulant alors en pleine campagne. Rapidement le héros atteint une vitesse dépassant les 144 km/heure (ce qui pour de la conduite hors-route n’est pas si mal). Mais alors qu’il fonce à cette allure, Namor heurte un rocher et la voiture se cabre, sautant vers un ravin.

C’est là que l’invention de Namor révèle ses vraies capacités. Les « ailes » (les grands plaques sur les côtés de l’engin) servent à planer. L’engin peut donc planer sur de courtes distances. La preuve : la voiture se pose sans encombre de l’autre côté du ravin ! Bill Everett explique dans son commentaire que la « jeep » se pose avec un simple bruit sourd. L’engin sera à partir de ce moment-là régulièrement désigné sous le nom de « Jeep de Namor » bien qu’à l’évidence il ne s’agisse pas d’une véritable jeep. Par cette invention Bill Everett fait basculer les aventures de Sub-Mariner dans un autre registre que ce qu’il avait utilisé jusqu’ici. Auparavant Namor appartenait au genre littéraire de l’anti-héros. S’il avait été un roman, on aurait pu le ranger sur le même rayon que Frankenstein ou l’Homme Invisible.

Là, Everett le transforme en un garçon-inventeur, figure assez populaire dans les « dime novels » de la fin du 19ème siècle. Il était assez courant qu’un jeune inventeur génial (comme Frank Reade, Frank Reade Jr. ou Tom Swift) invente un vaisseau, un robot ou les deux et que cette création soit le signe déclencheur d’une « aventure ». Le Tom Strong d’Alan Moore (ABC Comics), est un clin d’oeil assumé à ces héros inventeurs et à ce genre littéraire qu’on qualifie globalement d’Edisonade (par analogie à Thomas Edison, dont la jeunesse romancée occupa une place prépondérante dans ce genre de récit). Disons que les « Edisonades » étaient un peu, à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème, l’équivalent de la « Bibliothèque Verte » et qu’elles avaient d’une certaine manière occupées la place des comics avant la popularisation de ces derniers. Namor le Sub-Mariner venait de passer du rang de héros inhumain à celui de garçon-inventeur roulant (ou volant, avec sa jeep spéciale on ne sait jamais…) vers toute aventure qui voudrait bien se présenter à lui.

Et les ennuis n’allaient pas tarder à le trouver puisque deux espions allemands avaient observé de loin la scène où Namor avait survolé le ravin à bord de sa voiture. Et oui ! C’est ballot ! Namor n’avait rien trouvé de mieux qu’inventer son véhicule dans une forêt par ailleurs infestée d’espions nazis. Et heureusement pour ces derniers qu’ils venaient de tomber sur cette invention car on se demande bien ce que des nazis auraient pu trouver à espionner dans des bois proches de l’Ontario. Impressionnés par la jeep volante qu’ils viennent de voir, les deux espions décident d’en informer leur supérieur, Herr Krauss. Ce dernier est impressionné : aucune voiture ne devrait aller si vite (enfin à l’époque en tout cas) ! Et elle vole en plus ! Le groupe décide de voler l’invention à son créateur, sans sembler réaliser que cet inconnu en slip de bain est en fait Sub-Mariner. La même nuit, les deux espions tentent donc d’assommer Namor. Mais ils n’y arrivent pas. Bien au contraire Sub-Mariner est assez résistant pour supporter le coup qu’on lui donne. Bientôt il a le dessus et en désespoir de cause les deux nazis tentent de faire croire qu’ils ne sont que de simples gangsters qui pensaient qu’il avait de l’argent. Namor voit cependant clair dans leur jeu. Il fait mine d’avoir pitié d’eux et les laisse repartir… pour mieux les suivre. Mais l’affaire se complique puisque les deux nazis réalisent qu’ils sont suivis. Ils font exprès de parler fort pour détourner les soupçons du Prince des Mers tandis qu’arrivés dans leur maison un des deux hommes tente de téléphoner en douce à Krauss.

Furieux que la jeep volante ne soit pas déjà en leur possession, Krauss annonce alors qu’il leur envoie des renforts. Enfin pas tout à fait des renforts. Disons plutôt une équipe de plus. Car pendant que Namor surveille la maison des deux premiers nazis qu’il a rencontré dans cette histoire, il laisse obligatoirement sa jeep sans surveillance, restée qu’elle est à son atelier. Les autres hommes n’ont donc pas de mal à la voler. Mais quand Namor rentre chez lui, il les surprend en train de s’enfuir au volant de la voiture et se précipite donc à leur poursuite. Le fait est que Namor peut voler. C’est un de ses superpouvoirs. Mais si on se demande alors pourquoi et comment il a besoin d’une jeep volante, la poursuite donne des éléments de réponse : Namor peine à rattraper la jeep, plus maniable et plus rapide. Les voleurs ont vite fait de le semer. En désespoir de cause Namor retourne à la maison des deux premiers nazis. Ils sont la seule piste qui lui reste. Bien sur ils sont partis entre-temps mais pas assez vite ou pas assez loin pour que Namor ne les retrouve pas, marchant le long de la route. Namor les prends donc à nouveau en filature. Ils le mènent ainsi sans le savoir vers un riche manoir. Namor se hisse à une fenêtre et peut ainsi observer Krauss qui distribue des armes à ses hommes : « On ne sait jamais, Kameraden ! Si cet homme se bat comme un démon, comme vous le dites, alors il est dangereux ! Armez-vous ! ». Mais les deux autres protestent « C’est idiot ! Il ne sait même pas que nous sommes là ! ».

Non seulement Namor le sait mais en plus il change de point d’observation. Il monte sur le toit de la maison, de manière à mieux écouter ce qui se dit par la cheminée. Krauss explique que la jeep volante sera démontée et expédiée à Salt Lake City ou des agents la récupérerons. Krauss donne d’ailleurs l’adresse… Dès qu’il a conscience de l’adresse, Namor s’éclipse « Salt Lake City, hein ? J’ai justement toujours voulu y aller ! ». Mais pour aller plus vite il ne se contente pas de voler. Il guète le passage d’un avion militaire et s’y accroche, alimentant encore l’idée que Namor ne peut pas voler très vite ou longtemps sans aide extérieure. Ou bien c’est parce que tout l’épisode se passe à l’intérieur des terres, loin de l’eau de mer. Mais à nouveau la scène induit bien comment et pourquoi Namor aurait besoin d’un transport d’appui tel que sa « jeep ». Namor calcule ainsi qu’il a eu moins une demi-journée (ou plus) d’avance sur ses adversaires. Il repère où habitent les agents qui doivent réceptionner la jeep et cours s’acheter des vêtements de ville.

Tiens d’ailleurs avec quel argent ? Plus tôt dans le récit Namor avait de l’argent pour acheter des pièces détachées. Maintenant il en a pour s’acheter un complet… Où cacher l’argent dans son slip de bain ? Peut importe puisque ce n’est pas un élément important de l’histoire : déguisé en fringuant citoyen, Namor va taper à la porte des agents en se faisant passer pour un membre du bureau du recensement qui a besoin de leur poser des questions. Mais la ruse ne fonctionne pas. Le nazi qui ouvre la porte le frappe avec violence, en lui expliquant qu’il n’a pas de temps à perdre avec un recensement. Il repasse donc en slip et assiste, de loin, à la livraison de la caisse qui contient la jeep. Bientôt, à travers un soupirail, il observe les agents nazis en train de reconstruire l’engin. Namor tempête en voyant sa voiture dans de mauvaises mains. Elle est bientôt chargée à l’arrière d’un camion et emmenée vers le port. Les nazis la charge dans un navire.

Là, si près de l’eau, Namor n’a plus de raison de jouer la finesse. Il se révèle donc à ses proies qui, prisent de panique, font démarrer le bateau. Qu’à cela ne tienne : Namor saute dans l’eau, son élément, afin de les poursuivre. Mais il a une mauvaise surprise : il s’agit des eaux du Grand Lac Salé. Et la flottabilité est radicalement différente de ce qu’il connaît. Il ne peut pas rester sous l’eau. Pire : un grand jet de flammes s’échappe de l’arrière du bateau qu’il poursuit. Il ne peut donc pas plonger sous l’eau… Mais s’il reste à la surface il sera brûlé ! Namor, à défaut de s’enfoncer dans l’eau, sombre dans l’inconscience. Les marins décident alors de faire demi-tour et de le capturer. Ils ne réalisent toujours pas qu’il est Sub-Mariner et se réjouissent d’avoir ainsi non seulement la voiture mais aussi son inventeur. Le navire traverse ainsi le Grand Lac Salé jusqu’au repaire des nazis.

Là, on donne à Namor de l’oxygène pour le ranimer et on commence à le questionner, à lui demander qui il est exactement. Le héros n’a aucun mal à briser ses liens en s’écriant : « Vous ne me connaissez pas ? Vous êtes face à Sub-Mariner et ça veut dire des ennuis pour vous ! ». Faisant usage de sa force, Namor traverse la base nazie jusqu’au moment où il découvre l’atelier où ils s’apprêtaient à dupliquer son invention. Namor se glisse derrière le volant et, sous le feu des armes nazies, la fait démarrer. Il fracasse alors une grande porte et décolle grâce à sa machine. Les voitures des allemands ne peuvent le rattraper. Namor n’a plus qu’à s’arrêter à la ville voisine pour téléphoner à la police et la prévenir d’où se trouve le repaire nazi. C’est donc un Sub-Mariner bien moins combattif que d’habitude qui anime cette histoire. Le Namor classique serait sans doute resté sur place pour détruire la cachette de ses adversaires sans laisser à d’autres le soin de le faire. Mais c’est un héros « à l’économie » qu’on nous présente là. Il est bien possible que Bill Everett avait décidé, plus ou moins consciemment, d’atténuer les superpouvoirs du personnage. Peut-être pour justifier l’apparition de la Jeep Volante ou plus simplement pour essayer de renouveler la série.

Car la voiture (finalement baptisée le « Blitz-Buggy » de Namor) allait rester quelques temps dans la série. Contrairement à ses intentions premières, Namor ne ferait jamais cadeau de son invention à l’armée américaine et conserverait le seul exemplaire connu pour son usage personnel. Sans doute que l’incident avec les nazis lui avait montré que si le « Blitz-Buggy » était produit massivement les allemands finiraient par mettre la main sur une des voitures et la dupliquerait.

Namor se servirait du « Blitz-Buggy » jusqu’en octobre 1941 (Marvel Mystery Comics #24), date à laquelle il déciderait de rendre une petite visite à son peuple d’origine, dans l’Antarctique. Sans doute que Bill Everett trouvait que le personnage était resté trop longtemps éloigné des océans. Namor se rend alors dans un petit poste de police de l’Oregon et demande aux agents de surveiller son Blitz-Buggy pendant son absence. Il est curieux que Namor ait conçu un véhicule qui pouvait rouler à terre ou voler dans les airs sans avoir prévu un usage aquatique (encore que rien n’empêche de penser que la pseudo-jeep pouvait se transformer façon voiture de James Bond en appuyant sur un bouton mais on en doute puisque sinon Namor aurait pu l’utiliser pour retourner dans son royaume). Et, bien que Namor ait parlé de mitrailleuses équipant l’engin, on ne le verrait pas en faire usage dans ces épisodes. Ce qui montre que les capacités du Blitz-Buggy n’avaient pas été toutes exploitées. Mais Namor ne reviendrait jamais reprendre son étrange machine. Difficile de savoir si Everett avait prévu de la réutiliser plus tard. Mais nous étions déjà en octobre 1941. Le temps que Namor aille rendre visite à son peuple d’origine (et trouver d’autres menaces à combattre) le Japon attaquerait les USA, provoquant l’implication de ces derniers dans la guerre. Avec un conflit réellement déclaré, Namor serait plus utile dans les océans à combattre les navires ennemis qu’au bord du Lac Salé ou dans l’intérieur du continent américain. Peut-être aussi que quelqu’un de la hiérarchie Marvel voulait simplement récupérer un Namor plus aquatique et oublier cette étrange invention. La jeep volante resterait donc au garage. A moins que les policiers de l’Oregon se soient amusé à la sortir pour faire leurs patrouilles à l’occasion ? Le vrai secret de la jeep de Namor n’est cependant pas le fait qu’elle puisse voler. Dans Marvel Mystery Comics #23 on découvrirait ainsi que l’engin avait pour carburant un mélange à base de 50% d’eau et 50% d’alcool. Autrement dit pas de pétrole. Dès 1941 Namor avait donc trouvé une solution à la crise du pétrole mais l’a oublié quelque part dans un garage de la police de l’Oregon…

[Xavier Fournier]