[FRENCH] Dans les années 50, en préambule du Silver Age et de la seconde génération de héros de comics, DC se posait la question de la féminisation de son cheptel de personnages. D’où l’apparition en l’espace de quelques mois de Batwoman et de la première Bat-Girl, de Supergirl… et de Lady Blackhawk. Mais les héros mâles voyaient d’un assez mauvais œil que les filles se permettent d’utiliser leurs jouets…

Lancé à la base chez Quality Comics, le succès de l’aviateur Blackhawk et du reste de son escadron (les Blackhawks au pluriel) leur permirent de durer bien au delà de la seconde guerre mondiale mais aussi (chose notable) à la fin de leur éditeur original. Quand Quality cessa ses opérations dans les années 50, la firme se sépara de ses personnages les plus marquants à l’époque (Plastic Man et Blackhawk). Si le retour de Plastic Man, d’Uncle Sam et d’autres héros fut moins immédiat, la série Blackhawk put ainsi continuer sa parution semi-mensuelle comme si de rien n’était, à l’exception du macaron « Superman – DC – National Comics » désormais présent sur les couvertures de la revue. Blackhawk, créé à l’origine pour combattre les nazis, avait été obligé de revoir sa liste d’adversaires au fur et à mesure de l’évolution de la géopolitique. Au début des années 50, il luttait ainsi contre différents avatars du bloc communiste. Mais une fois arrivé chez DC, sous l’influence de nouveaux personnages comme Flash (la version Barry Allen), Blackhawk et ses amis allaient évoluer dans une sorte de sphère intemporelle, combattant souvent des personnages costumés (qui auraient tout aussi bien pu sortir de la liste des ennemis de Batman ou Superman) ou des saboteurs fous aux commandes de machines géantes. Les Blackhawks devaient alors mettre à profit tout l’arsenal disponible sur Blackhawk Island pour contrer la menace. Les différents véhicules des Blackhawks avaient tout des Thunderbirds (les Sentinelles de l’Air) avant l’heure. Tout sauf une chose : Chez les Blackhawks il n’y avait pas d’équivalent de « Lady Penelope ». Un peu comme pour le monde de Tintin, l’intervention des femmes dans l’univers de Blackhawk était minimaliste. Mais, nous l’avons dit, DC avait tendance à diriger la série en utilisant les mêmes recettes que celles vues sur les séries de Superman et de Batman.

Hors, dans ces titres, à la même période, la mode était à l’invention de « versions féminines » durables. En fait, les principaux héros de DC vivaient une sorte de mue. Dans certains cas, l’évolution était facile. Les versions premières de Flash ou de Green Lantern s’étaient arrêtées à la jonction des années 40 et 50. Les remplacer par de nouveaux personnages ne posait donc pas de problème sous un certain angle. L’affect du lectorat par rapport aux héros du Golden Age n’était pas très marqué. Mais il y avait ces séries qui, elles, ne s’étaient jamais arrêtées. Il fallait du nouveau dans la vie de Batman ou de Superman alors qu’eux n’avaient jamais laissé la place libre. Il fallait aussi féminiser ces séries dans la mesure où les adversaires des comics ne s’étaient pas privés de voir dans les relations Batman/Robin ou Superman/Jimmy Olsen des cas d’homosexualité plutôt que des rapports paternels ou fraternels. Injecter des super-femmes dans les séries concernées, c’était une manière de les faire entrer dans le Silver Age et de tordre le coup à certaines critiques. En fait, une fois la version féminine apportée dans la série concernée, les scénaristes se chargeaient très souvent de lui signifier qu’elle ne serait jamais l’égale de leur modèle masculin. On était clairement dans la même situation qu’une fille tentant de se glisser dans des jeux de garçons dans une cour de récré. Batman et Robin, bien qu’étant émoustillés par la présence de Batwoman et de Bat-Girl, les voyaient comme d’envahissantes chipies qui tentaient de pratiquer une activité d »homme : le super-héroïsme. Et à peine Superman avait-il fait connaissance avec Supergirl qu’il se dépêchait de lui imposer une sorte de séquestration pratiquement moyenâgeuse : d’après lui le monde n’était pas prêt à apprendre l’existence de sa cousine (en même temps le monde en question avait bien survécu à l’existence de Superman ou de Wonder Woman !) et elle devait essentiellement rester cachée à la maison et n’agir qu’en secret. Chez les Challengers of the Unknow, June Robbins tentait désespérément de devenir membre de l’équipe tandis que les hommes du groupe s’efforçaient de trouver des astuces pour ne pas réellement l’intégrer…

Les Blackhawks, eux, semblaient avoir une excuse toute trouvée pour refuser la présence de femmes dans leurs rangs. On était en 1959 et si la présence de femmes dans l’armée était déjà une réalité, la mixité des groupes n’était pas d’actualité. Qu’une femme se retrouve à partager les mêmes baraquements que les hommes de Blackhawk aurait été contraire aux bonnes mœurs de l’époque. Il suffisait aux Blackhawks de se réfugier derrière leur statut militaire pour expliquer qu’aucune fille ne faisait partie de leur escouade. D’ailleurs Blackhawk #133 nous annonce que le code des Blackhawks leur empêche spécifiquement de recruter une femme dans leurs rangs. Et pourtant ce préambule était une manière de présenter la situation avant de la faire évoluer : DC Comics avait pris le pli de traiter les Blackhawks comme un groupe de super-héros. Il leur faudrait donc, à eux aussi, une « version féminine » qui viendrait parasiter leurs aventures. Pour les lecteurs de 1959, la dernière histoire de Blackhawk #133 a donc tout d’une révolution puisque dès la première page du récit (et une image qui présente ce qui va se passer dans l’aventure), ils font la connaissance de la mystérieuse Lady Blackhawk : une jolie blonde qui porte un uniforme de l’escadron avec deux différences importantes : son pantalon de cuir noir est entouré d’une jupette tandis que ses bottes à elle sont pourvus de talons hauts.

Une fille ? Dans l’équipe ? Par quel miracle ? Mais quand l’histoire commence réellement, c’est un autre scoop qui secoue le monde. Olaf, un des Blackhawks, est porté disparu quelque part en Afrique. Il a mystérieusement cessé de donner des nouvelles depuis son dernier message radio et les « chevaliers noirs » (les Blackhawks étaient parfois surnommés les « Black Knights ») se lancent à sa recherche en utilisant un de leurs étranges blindés : la Safari-Mobile (sorte de super-tank rouge qui n’a rien à envier à la Batmobile de Batman dans The Dark Knight Returns). Olaf était sur la piste de dangereux braconniers qui s’attaquent aux espèces protégées et le maire de l’endroit (comme la colonisation est encore de mise, tous les officiels de la ville sont blancs) les renseigne rapidement. L’homme qu’Olaf traquait est le dangereux Scavenger, un chasseur considéré lui-même comme étant « l’animal le plus dangereux de la jungle ». Dernièrement le Scavenger et ses hommes ont volé de précieuses défenses d’éléphants mais aussi des diamants. Ils sont vraiment des terreurs dans le secteur et le maire se réjouit que les Blackhawks soient venus avec une « machine géante » (la Safari-Mobile) qui sera utile pour contrer ce criminel majeur. Les Blackhawks s’aventurent alors dans la jungle mais, même si leur véhicule est blindé, il leur faut parfois faire des haltes pour inspecter des indices ou plus simplement pour recharger les réserves. Alors qu’ils sont ainsi arrêtés à un point d’eau, tous les hommes sortent de la Safari-Mobile pour pouvoir se désaltérer et s’éloignent du véhicule. Mais rapidement ils écoutent un énorme grandement qui leur évoque le tonnerre. Une horde d’animaux se ruent vers eux et semble bien partie pour les piétiner, les bêtes leur coupant le chemin vers la Safari-Mobile.

Heureusement le véhicule se met à bouger et s’interpose entre les animaux et les Blackhawks, sauvant la vie de ces derniers. En voyant la Safari-Mobile dirigée avec tant d’aisance, les hommes sont convaincus que le conducteur ne peut être qu’Olaf, leur membre manquant. Ils le cherchaient pour le sauver mais visiblement c’est lui qui les a trouvé en premier et a su les tirer d’affaire. Sauf que lorsqu’ils approchent du blindé rouge, une surprise les attends. Ce n’est pas Olaf qui conduisait mais une jeune femme blonde, portant une tenue similaire aux Blackhawks : « Désolée mais je ne suis pas votre Olaf ! Je suis Zinda, la première Lady Blackhawk ! ». Très vite, elle leur apprend qu’elle s’entraîne en secret depuis des années pour devenir membre des Blackhawks. Elle sait conduire les mêmes machines qu’eux, est capable d’imiter leur moindre geste et est venue les aider à trouver Olaf, tout en s’attendant bien à ce qu’on la recrute officiellement dans l’escadron. André, le membre français de l’équipe, est totalement pour ! Son côté séducteur prend le dessus et il semble tout disposé à entrer dans les bonnes grâces de Zinda. Mais il est vite refroidit par Blackhawk lui-même : « Whoa ! Pas si vite ! Nous vous sommes reconnaissant d’avoir sauvé nos vies Miss Zinda mais le code des Blackhawks interdit sans exception de recruter des femmes dans l’équipe ».

Certes, l’attitude de Blackhawk peut sembler très rétrograde mais il fait bien se souvenir que l’action se passe en 1959 alors que dans le même temps il faudra encore des décennies avant de voir des femmes au sein de certaines institutions (comme l’Académie Française, par exemple). Furieuse de cette ingratitude, Lady Blackhawk s’écrie que le héros mâle est juste borné et qu’il n’est pas au courant de tout les talents qu’elle pourrait apporter à l’équipe. Blackhawk bredouille un début d’excuse mais reste inflexible. Et Zinda repart, aussi mystérieusement qu’elle est venue (et au passage on s’étonnera de voir cette femme repartir à travers la brousse, habillée de la tête aux pieds dans une tenue de cuir foncée… De quoi mourir de chaleur en l’espace de quelques minutes…). Même si André tente de défendre la cause de la jolie blonde, les autres Blackhawks décident d’oublier l’incident et de se concentrer à nouveau sur la recherche d’Olaf et du Scavenger. En fait Lady Blackhawk a caché une jeep aux couleurs de Blackhawk non loin de là. Et elle n’est pas du tout disposée à renoncer. Bien au contraire elle a une petite idée de l’endroit où se trouve Olaf. Sans les ressources de la Safari-Mobile, elle met des heures à se déplacer dans la jungle et finit par perdre son véhicule dans des sables mouvants. Finalement elle trouve Olaf retenu prisonnier dans une cellule cachée dans une grotte de montagne. Malheureusement pour elle, Zinda est repérée par les hommes du Scavenger qui lui tirent dessus.

De loin, les Blackhawks entendent les coups de feu et décident de suivre cette piste. Ils ignorent que Lady Blackhawk a été capturée et qu’ils approchent vers un piège. Le Scavenger (qui tient sa main sur la bouche de Zinda pour qu’elle ne puisse pas les prévenir) a fait disposer un grand filet au dessus de la piste qu’ils arpentent. Malgré les efforts de Zinda, les Blackhawks sont eux aussi capturés et ainsi réunis avec Olaf (dans la même cage que lui) mais pas de la manière dont ils l’avaient imaginé. Et la première réaction d’Olaf est de se demander qui peut bien être cette fille qui accompagne ses camarades. Blackhawk échange quelques mots de défiance avec le Scavenger mais Zinda est bien plus pragmatique. Elle a sur elle des gadgets façon James Bond qui vont permettre de faire basculer l’issue de cette aventure. A commencer par des bijoux si résistants qu’ils permettent de couper le métal des barreaux de la cage. Rapidement les Blackhawks s’échappent et leur leader s’adresse à Zinda visiblement sans réaliser qu’elle vient de les sauver une deuxième fois : « C’est ton entêtement à essayer de sauver Olaf par toi-même qui a faillit tous nous perdre… Donc suis les ordres à partir de maintenant et travaille avec nous au sein de l’équipe ! ». En gros, Zinda vient officieusement d’être acceptée dans le groupe mais Blackhawk sauve officiellement ses principes…

Le groupe se met à ramper hors de la grotte et ne paraît plus qu’à quelques mètres de s’échapper réellement du QG du Scavenger. Jusqu’à ce que Lady Blackhawk passe devant… une souris ! Et c’est bien connu (en tout cas c’est apparemment évident dans l’esprit du scénariste) les femmes ont peur des souris. Zinda est prise de panique et se met à hurler, trahissant leur présence. Blackhawk s’exclame « Oh non ! Une souris la fait paniquer comme une femme au foyer ! ». Débusqués, les Blackhawks mâles décident de tenter le tout pour le tout et de capturer les mercenaires du Scavenger avec le même filet qui avait servi à les piéger eux-même plus tôt. Criminels et Blackhawks s’élancent donc les uns contre les autres tandis que, restée en arrière, Zinda s’assoit et retire ses bottes en se disant qu’elle doit trouver un moyen d’aider. Mais ôter ses bottes, est-ce vraiment une stratégie adéquate pour « aider » ? Oui, car les Blackhawks n’ont pas vu qu’ils sont pris à revers par le Scavenger lui-même. Le braconnier, passé derrière eux, s’apprête à les abattre comme des lapins. Seule Zinda, restée derrière, est consciente du danger. Heureusement pour les héros, elle peut alors actionner les pistolets à gaz cachés… dans les talons de ses bottes ! Le Scavenger et ses hommes tombent immédiatement, inconscients ! André, qui est visiblement le principal supporter de la blonde héroïne s’exclame « Ah, tu a été la reine de la bataille Zinda ! ». Mais Lady Blackhawk tempère : « Merci André mais j’ai peur que ma réaction face à cette souris me disqualifie pour entrer dans l’équipe… Non, je ne suis pas digne d’être une Blackhawk, pas encore. Mais un jour je le serais ! ». André s’écrie « voilà ! » satisfait par cette promesse positive, tandis que Blackhawk, lui, se gratte le front en réalisant qu’il n’est pas prêt d’être débarrassé de cette fauteuse de trouble qui deviendra, à partir de là, un personnage semi-régulier de la série. Il ne lui vient apparemment pas à l’esprit qu’elle vient de leur sauver la vie par trois fois !

C’est donc sur un constat assez mitigé que s’achève la première apparition de Lady Blackhawk. Par la suite, cependant, son profil et sa perception au sein de la série évolueront grandement. A commencer par le fait que DC, par la suite, finira par l’associer avec la période « glorieuse » de Blackhawk. C’est à dire qu’au lieu de considérer qu’elle a débuté en 1959, l’éditeur placera plutôt ses débuts dans les années 40 et il ne sera pas rare, à partir de ce moment-là, qu’elle fasse référence à l’époque où elle a lutté contre les nazis en compagnie des Blackhawks (alors qu’ironiquement elle n’est jamais apparus dans les comics de Quality, publiés dans les années 40). Bien qu’elle passera de mode dans les années 60, sa variation féminine de l’uniforme des Blackhawks (parfois agrémenté de bas résilles) lui vaudra d’être considérée comme appartenant au même répertoire sexy que Zatanna ou Black Canary. Mais lors du relaunch de Blackhawk dans les années 80, Howard Chaykin préférera oublier ce personnage pittoresque pour créer une Lady Blackhawk aux cheveux châtains, plus réaliste (et soviétique) qui remplaça Zinda en termes de continuité. La première Lady Blackhawk semblait destinée à l’oubli…

C’est le crossover Zero Hour, en 1994, qui lui sauvera la mise : L’espace-temps étant déformé par les manigances cosmiques d’Extant et de Parallax, un trou permis à quelques personnages anachroniques de se retrouver propulsés à l’ère moderne. Lady Blackhawk (Zinda) se retrouva donc piégée dans le présent et devint, d’abord, un personnage secondaire de la série Guy Gardner, se révélant une dur à cuire bien éloignée de l’aventurière d’antan. Plus vraiment le genre de femme qui serait paniquée à la vue d’une souris ! Les lecteurs modernes de DC Comics connaissent Lady Blackhawk comme étant la pilote d’avion (ou d’hélico) attitrée des Birds of Prey, groupe presque exclusivement féminin, où les hommes se font rares. Une belle revanche pour cette aviatrice née trop tôt, à une époque où les Blackhawks, eux, ne voulaient pas de femmes dans leurs rangs !

[Xavier Fournier]