[FRENCH] Ce week-end était diffusé en Angleterre et aux USA le quatrième épisode de l’actuelle saison de Doctor Who. Intitulée « The Doctor’s Wife », cette aventure de l’énigmatique Docteur avait la particularité d’être signée Neil Gaiman (Sandman, American Gods, Marvel: 1602, Coraline…).

Phénomène médiatique longtemps limité au Royaume-Uni, le feuilleton Doctor Who jouit depuis 2005 (et sa relance sous la houlette de Russell T. Davies) d’une nouvelle jeunesse qui lui a permis de mieux s’exporter. Non seulement la série a repris du poil de la bête mais elle a également appris à mieux séduire le public américain, bouleversant l’économie du show. Doctor Who, il n’y a pas si longtemps, c’était ce feuilleton délirant tourné à l’économie dans un hangar, où on vous faisait croire à la possible destruction de l’univers par des poubelles surmontées de ventouses débouche-toilettes. Le tout sur fond d’aventures d’un Time Lord immortel voyageant à travers le temps grâce à son Tardis, objet ressemblant extérieurement à une cabine de police mais, à l’intérieur, cachant un véritable centre de commandes. Et quand l’acteur principal se lassait du rôle on « régénérait le docteur ». Rien n’était à l’abri, tout était (et à un certain niveau reste) modifiable, sacrifiable… En 2009 Russell T. Davies a passé la main au moment même où David Tennant (le « Dixième Docteur ») désirait lui aussi raccrocher. Tout était en place pour une nouvelle mutation de la série, cette fois dirigée par le scénariste Steven Moffat et visiblement motivée par deux impératifs: d’une part revenir à un aspect plus multigénérationel du show (Matt Smith, le onzième docteur, est une sorte de clown hystérique, là où si les deux précédentes incarnations étaient capables d’humour elles avaient beaucoup de retenues) et d’autre part séduire plus encore le public américain. La force de Doctor Who c’est que même à travers les changements d’acteurs et d’auteurs l’histoire continue d’avancer. Et même si la manière de jouer de Smith était radicalement différente (et, de l’avis de l’auteur de ces lignes un sacré pas en arrière, retour vers les versions des années 80 et 90), le feuilleton continuait de grandir pendant la cinquième saison moderne. Pour la sixième (entamée depuis quelques semaines), par contre, Moffat a semblé s’égarer, à mi-chemin entre la redite (vision d’astronautes désintégrant ceux qu’ils approchent, créatures qu’on oublie quand on détourne le regard selon un système qui semblait proche des Weeping Angels apparus auparavant dans le show…) et la concession au public américain (les deux premiers épisodes de la nouvelle saison se déroulant aux USA, avec Richard Nixon en guest-star, le troisième lorgnant sur une version SF de Pirates des Caraïbes…). Il manquait certainement quelque chose à ce début de saison…

Ce long préambule général sur la série est, à mon sens, nécessaire pour expliquer dans quel contexte intervient l’épisode de cette semaine, scénarisé par Neil Gaiman. Il faut dire que la présence de l’auteur de Sandman n’est pas injustifiée dans le show et que c’est même, en un sens, un retour d’ascenseur. Lancée depuis les années 60, la série TV Doctor Who aura ainsi bercé l’enfance de bon nombre d’auteurs anglais, y compris parmi ceux qui ont à un moment « migrés » vers les comic-books américains. On retrouve à des degrés divers des allusions à Doctor Who dans les oeuvres d’Alan Moore, Warren Ellis ou Grant Morrison. Dans le cas qui nous intéresse présentement, il existe un certain voisinage entre le Sandman de Gaiman et le Docteur (même réflexion mélancolique sur l’immortalité, capacité à côtoyer des personnages célèbres de l’Histoire ou encore aptitude à se « regénérer », le Sandman noir étant finalement remplacé par le Sandman blanc). Bref, Neil Gaiman n’a au demeurant rien d’un intrus malvenu dans la galaxie Doctor Who. Bien au contraire même puisque dès les premières minutes de ce quatrième épisode de la saison 6, le script plante un décor qui fait diverses références à l’époque Davies (la présence d’un Ood, race disparue de la série depuis la prise en main de Moffat n’étant pas le moindre indice). Si la mise en images fait bien sentir les mêmes moyens financiers qui marquent cette sixième saison, le scénario de Gaiman tient à laisser une large part à l’imagination (le principal « méchant » n’intervenant que sous la forme d’une « voix off » et d’une lumière verte). Gaiman tient à respecter les deux « époques » de la série moderne en ménageant une certaine place aux personnages de Moffat (et en particulier les deux « compagnons ») tout en s’éloignant d’une autre facilité qui a marqué le début de saison : Dans les trois épisodes précédents a en effet été lancée la question, le doute, que, peut-être, Amy serait fascinée par le Docteur que par son époux… Une situation qui fait furieusement « redite » par rapport au triangle amoureux qui s’était formé quelques années en arrière entre le Docteur, Rose et Mickey. Cette fois Gaiman manie le doute, la sensation d’abandon d’un des deux compagnons avec beaucoup de panache et férocité, Amy semblant non seulement perdre Rory une nouvelle fois mais cette vraie/fausse mort s’accompagne surtout d’une vision d’horreur ou l’amour se transforme en haine. Tout ça bien sûr pour se réparer dans la scène suivante mais la situation est autrement plus horrible pour l’héroïne qu’un simple triangle romantique…

Ce qui marque le plus cet épisode reste l’exploration du Tardis. Gaiman creuse et exploite certains fils de dialogues qui avaient été déjà plantés dans des épisodes précédents pour construire une vraie réflexion sur les agissements de la cabine bleue et certaines « sautes d’humeur » qu’on a parfois pu constater au fil du temps. Et si finalement le Tardis ne se comportait pas toujours de la même manière parce qu’il avait une personnalité, finalement pas si éloignée de celle d’un Time Lord ? Gaiman retrouve ici la mélancolie propre à l’époque Davies et nous donne sans doute le premier épisode de la saison qui sente vraiment le parfum de ce bon Docteur. On appréciera aussi de voir que Néanmoins attention car si d’aventure certains curieux (plus fans de Gaiman que de la série) se lançaient dans l’épisode sans jamais avoir visionné une autre aventure du Docteur, je ne suis pas certain que ce soit forcément très « reader friendly » (mais d’une manière générale pour se sentir à l’aise dans l’univers de Who, il faut avoir goûté quelques épisodes avant que la mousse prenne). Dans l’œuvre globale de Gaiman je ne suis pas sur que cette aventure du Docteur soit forcément un passage incontournable ou que ce soit un « must » néanmoins il est certain que l’auteur semble avoir synthétisé ce qui fait à la fois le personnage et la série (en espérant d’ailleurs qu’il sonne le vrai démarrage de la sixième saison que j’ai trouvé, vous l’aurez compris, assez plan-plan dans les trois livraisons précédentes). Dans ces conditions on espère bien revoir le scénariste s’intéresser au Time Lord un de ces quatre…

[Xavier Fournier]