Superman passe un cap important de son histoire avec ce numéro. En théorie, voilà qui va changer ses relations avec beaucoup de monde sur Terre. Mais la chose a déjà été largement éventée par la presse généraliste américaine et par le web. Dans ces conditions, comment faire malgré tout un numéro intime et un brin émouvant ? Hé bien en s’y prenant à la manière de Bendis et de Reis, lesquels dans ces conditions sous pression s’en tirent néanmoins haut la main.

Superman #18Superman #18 (DC Comics)
Scénario de Brian Michael Bendis
Dessin d’Ivan Reis
Parution aux USA le mercredi 11 décembre 2019

A force de révéler, dans la presse généraliste, les grands événements importants des semaines avant qu’ils se réalisent, les Big Two en viennent parfois à se tirer une balle dans le pied. Ainsi cela fait quelques temps que les lecteurs de VO savent ce qui va se passer dans ce numéro, au risque de transformer ce qui devrait être un moment déterminant pour Superman en simple formalité (d’ailleurs, à un moment, c’est à se demander si Bendis lui-même ne fait pas un clin d’œil à cette situation, avec quelqu’un qui avait déjà été informé par un(e) journaliste, avant que Superman n’en parle). Mais pour le coup le scénariste sait prendre la chose à contre-pied. OK, on sait ce qui s’y passe. Mais est-ce qu’on connait pour autant les réactions des uns et des autres, les petits moments d’émotions ou d’humour. La réponse est non. Et par un tour de magie Bendis transforme ce qui devrait être un numéro spolié d’avance en un épisode tourné vers l’humain et la supporting cast de la série. Par la même occasion, il accède à un aspect du personnage avec lequel il n’a pas assez joué depuis sa reprise de Superman. On l’avait déjà noté lors des premiers épisodes de ce run, Supie est un peu attentiste en ce qui concerne les grands événements de sa vie. Il laisse faire quand son père propose de partir élever son fils dans les étoiles, loin de l’humanité. Il prend acte quand le même fils revient vieilli de façon accéléré où quand ce même fils décide de partir dans le futur pour revenir on ne sait pas trop quand. Tous ces événements ont coulé sur le Superman de Bendis en n’éveillant que des réactions minimales. Mais là, le voici enfin dans de l’intime, avec par exemple une scène où Bendis, connu pour être bavard, s’abstient de tout dialogue et donne ainsi beaucoup de force à l’un des repères de Clark.

« Like an impression you’re trying? »

Il faut dire qu’Ivan Reis reste un bon pendant visuel pour Bendis et qu’il tend à dynamiser les allers-retours des dialogues du scénariste. On connait la chanson : sur une scène immobile deux personnages vont discuter en répétant ce que chacun dit. C’est le cas pour un passage avec Jimmy, par exemple. Mais justement Reis sait montrer deux personnages qui restent au même endroit sans pour autant qu’ils soient figés. Il apporte du langage corporel à tout cela, et donc un sens du vivant. L’épisode est donc très bien mais on se dit rétrospectivement que, curieusement, Bendis semble avoir loupé le coche il y a quelques semaines avec son final d’Event Leviathan. Dans une autre saga où la « vérité » et les masques étaient opposés, Superman aurait pu faire à peu de choses près le choix présent et « valider » ainsi les retombées d’un Event Leviathan qu’on a finalement trouvé mou du genou. Inversement, au moins, il aurait pu mentionner Leviathan dans cet épisode tant les deux logiques semblent converger. Pour autant la première esquisse de réaction de certains adversaires de Superman vaut le détour et semble « promettre » plein de choses. En fait cet épisode sympathique est sans doute un bon point d’entrée dans le run de Bendis. Même si vous manqué les 17 numéros précédents et son « Man of Steel », c’est très accessible dans le sens où cela repose surtout sur des personnages classiques, face à un grand changement. Reste à savoir si ce changement sera durable.

[Xavier Fournier]