Comment je suis devenu super-héros : entretien avec Douglas Attal

Comment je suis devenu super-héros : entretien avec Douglas Attal

8 juillet 2021 0 Par Pierre Bisson

Comment je suis devenu un super-héros sera disponible sur Netflix ce vendredi 9 juillet 2021. Nous avons eu l’occasion de discuter de la naissance du projet avec son réalisateur, Douglas Attal.

Comment est née l’envie d’adapter le roman éponyme de Gérald Bronner ?

L’envie est née grâce à vous, Comic Box ! J’ai lu un petit encart que vous aviez écrit sur le roman, en 2007. Ça m’a tout de suite interpelé. Un super-héros désabusé qui fait une enquête sur d’autres super-héros. Il y avait un côté Watchmen qui m’a tout de suite attiré. Quand j’ai lu le roman, j’ai eu un vrai coup de foudre avec le style d’écriture de Gérald. Pour le ton très mélancolique, cette ambiance désenchantée avec des héros banalisés. Ils font de la pub pour leurs super-pouvoirs, par exemple. Au milieu de tout ça, on a un personnage un peu décalé par rapport à son époque, qui va essayé de « ré-enchanter » le monde. Cette thématique du désenchantement de la société, c’est un sujet qui me touche depuis longtemps. J’ai donc décidé de l’adapter. Je ne pensais pas que ça prendrait autant de temps ! (Rires) Quand j’avais des doutes ou quand on galérait pour financer le film, je revenais tout le temps au roman de Gérald. Ça me reboostait. Les personnages sont tellement attachants. C’est la base de tout.

Vous avez pris des libertés avec l’histoire d’origine. Dans le roman, Titan est un super-héros qui collabore avec la police. Alors que le héros du film est un policier qui collabore avec les héros. L’action se passe à New York dans le livre et non à Paris. Pourquoi ces changements ?

J’avais envie que le film soit profondément français. Ça ne veut pas dire franchouillard mais qu’il ait une touche française. Le premier truc était de situer l’action en France. Ça faisait partie du défi de faire un film de super-héros qui se passe à Paris, comment filmer la ville, comment on réadapte. C’était excitant de faire un film de super-héros en France et de voir comment le faire fonctionner. Il y a eu un grand travail d’adaptation. Pour une première approche en France, c’était intéressant de suivre des humains normaux dans un monde de super-héros. C’était une manière cool de faire rentrer n’importe quel spectateur, même des non-initiés aux super-héros, dans le film. Les éléments super-héroïque sont, au départ, un simple décorum. Et petit à petit, ils prennent de plus en plus d’importance.

Le genre policier/thriller cartonne en France. Cet aspect est important dans cette histoire. C’était aussi un moyen de mieux capter l’attention des spectateurs non-initiés aux films de super-héros.

Tout à fait. J’ai d’ailleurs revu pas mal de polars, pour capter le ton et comment on pouvait mêler les deux genres. J’avais envie de montrer la vie d’un petit commissariat, avec une petite enquête, des scènes de personnages qui se découvrent au travers de leur travail. J’ai revu Police de Maurice Pialat, L627 de Bertrand Tavernier, Le petit lieutenant de de Xavier Beauvois. C’était déjà un thème présent dans le roman de Gérald mais je l’ai cultivé. Je l’ai vraiment renforcé.

Ce duo de policiers, incarnés par Pio Marmaï et Vimala Pons, fait penser à Powers de Brian M. Bendis (remercié dans les crédits). Est-ce que ça a été une influence ?

Bendis est une influence majeure. J’ai découvert les comics autour de 1997. J’ai commencé à mettre le nez dedans. Mais ma passion est née plutôt en 1999/2000. C’est le début de l’ère Joe Quesada chez Marvel. J’ai presque commencé les comics avec les oeuvres de Bendis comme Daredevil, Alias, Powers… Ça m’a énormément influencé. Son travail sur les dialogues, son habitude de se focaliser sur l’humain normal ou quasi-normal dans un univers de super-héros. C’est moins présent dans ces travaux les plus récents, qui sont plus super-héroïques. Je suis très fan de cette période des années 2000. Je les lis en boucle. Il y avait une veine de comics mêlés au polar à cette époque. Je pense notamment à Gotham Central, Top Ten d’Alan Moore.

Dans le film tout comme dans le roman, les super-héros monétisent leurs pouvoirs, par exemple pour des publicités. C’est une idée qui est souvent présente dans les comics, avec notamment Booster Gold dans les années 80 et plus récemment avec les 7 de The Boys. Pensez-vous que les super-héros iraient jusqu’à monnayer leurs dons s’ils existaient ?

C’est une approche réaliste. Il serait naïf de penser que tout le monde utiliseraient leurs super-pouvoirs pour le bien ou pour le mal, s’il étaient largement présents dans la société. J’ai mis cette zone de gris dans le film. Mais je ne l’ai pas inventé, car comme vous le disiez, c’est présent dans plein de comics depuis les années 80. Il y a aussi des gens qui se serviraient de leurs pouvoirs pour gagner leur vie, tout simplement. Ou aussi des gens qui utiliseraient leur pouvoir pour des petites choses dans leur vie quotidienne. J’ai essayé dans mettre un peu dans le film, comme par exemple l’homme qui pousse une poubelle à distance.

On voit d’ailleurs avec cette scène que les super-pouvoirs sont une chose « acquise » et acceptée dans le monde de Comment je suis devenu un super-héros. Par contre, il n’y a pas tant de super-héros et de super-vilains actifs. Vous vouliez vous garder ça pour une éventuelle suite ?

C’était plus une envie thématique. Pour garder cette idée de monde désenchanté du roman de Gérald. Il était intéressant que les super-héros et les super-vilains appartiennent au passé. Et les personnages vont faire en sorte de le « ré-activer ».

Le projet a mis plusieurs années à se monter. En 2015, vous l’annonciez avec un tout autre casting. Pouvez-vous nous parler de la genèse du film ?

Les premières années, c’étaient Gérald et moi. Nous essayions de trouver le bon ton, la bonne singularité, pour que ce soit film soit intrinsèquement français. Ça ne devait pas être une pale copie des films américains. Des années de recherches et d’écriture. En 2015, on se sentait plus ou moins prêts pour faire le film. On a fait un petit pilote de quelques minutes. Avant tout pour montrer notre savoir-faire car on savait que financer un film avec des super-héros ne serait pas facile en France. On ne voulait pas que nos partenaires aient de doutes sur notre savoir-faire et montrer notre univers. Ce pilote nous a permis d’avoir des accords de chaînes de télé et de distributeurs. Mais ce pilote m’a donné envie de repenser le film. Pour moi, le ton n’était pas abouti.  On était trop dans les rails des films Marvel. J’ai eu envie de continuer cette exploration. À l’époque, le budget était énorme. Je me suis rendu compte que nos partenaires s’attendaient à avoir un énorme cast avec des acteurs ultra-connus dans tous les rôles. L’ampleur du projet me dépassait un peu. C’est mon premier film. On est reparti en écriture, pour réduire un peu tout ça. Ça a repris un peu de temps. Du coup, ces accords de principes ont sauté ! (Rires) Car, avec le temps, les gens en poste changement. Et des films très ambitieux sont sortis et non pas eu le succès attendu. Ça ne nous a pas franchement aidé ! (Rires). Une fois reparti en écriture, nous avions moins la référence des Marvel. Les gens à qui ont le faisait lire comprenait un peu moins ce que nous voulions faire. On a donc retravaillé. Le temps passe vite. On a eu quand même eu un budget de 12 millions d’euros, ce qui est très conséquent pour un premier film. Les derniers financements sont arrivés quelques semaines avant le tournage. D’ailleurs, le tournage a été une libération. On s’est vraiment éclaté. Malgré toutes les difficultés.

Votre casting reste cependant trois étoiles, avec Pio Marmaï, Leïla Bekthi, Swan Arlaud et Benoît Poelvoorde. Comment les avez-vous choisis ?

Quand j’ai rajeuni le personnage de Moreau, Pio était une évidence. Pour son côté nonchalant, vanneur. Quand je l’ai rencontré, j’ai senti qu’il y avait une noirceur à aller chercher qui était un peu moins explorée dans ses précédents rôles. Tout le casting s’est composé autour de lui. J’avais envie d’aller chercher des acteurs d’univers différents. Je n’en voulais pas que le film soit identifié comédie ou film d’auteur ou film « indé ». Pour moi, un bon acteur peut à peu près tout jouer. C’est un film de super-héros sérieux, mais je ne me prive pas d’aller chercher de bons acteurs même s’ils sont estampillés « comédie ». Je savais que même dans le drame, ils étaient bons. Le fait d’avoir Benoît était aussi une évidence. En lisant le roman, j’ai souvent pensé à lui. Je lui ai proposé assez tard car je me suis toujours dit que ça ne le brancherait pas de mettre un costume. On a des idées préconçues sur les acteurs, parfois. Et en fait, ça l’éclatait. J’ai découvert que même si sa culture des super-héros n’est pas grande, il a une curiosité pour ça. Il adore Frank Miller. Il dessine beaucoup. La première où on s’est rencontré pour parler du rôle, il m’a montré un dessin qu’il avait fait à l’école. C’est un super-héros bedonnant, assis sur sa chaise en costume de Batman un peu décati. Il y avait déjà un peu de Monté-Carlo dans ce dessin. C’était intéressant de découvrir cet aspect là de sa personnalité. 

Le personnage de Monté-Carlo fait penser d’ailleurs au Bruce Wayne de Batman Beyond, qui guide son jeune acolyte. Est-ce que vous aviez ça en tête ?

Ah non, pas à ce Batman. J’avais plutôt comme référence le vieux Hibou de Watchmen. C’était aussi un personnage majeur du roman. J’ai aussi pioché à droite à gauche d’autres inspirations des comics. Par exemple, Callista est un hommage à Callisto des X-Men. Pour le coup, Callisto est un peu plus sombre. C’est la chef de Morlocks, des reclus de la société. Dans mon film, les jeunes qu’aident Callisto sont en difficulté mais ne sont pas rejetés par la société. C’était aussi une inspiration pour le look de Callista. Il y a plein de petits clins d’oeil, comme la citation de Spider-Man. L’autre grande influence, c’est Incassable de M. Night Shyamalan. Il m’a beaucoup nourri. C’est l’époque où je m’ouvrais aux comics. J’ai vu le film en salles en 2000 et j’ai pris une claque. Le cinéma de Shyamalan, avec Sixième Sens puis Incassable m’a donné envie de me lancer dans ce métier. L’humanité des personnages, les rapports entre eux, la tendresse… Par exemple, pour l’assaut dans le commissariat, je me suis beaucoup inspiré d’une scène d’Incassable.

Esthétiquement, vous aviez des envies précises. Pour les costumes, notamment.

Oui, on s’est pris la tête pour que les costumes s’intègrent bien dans cet univers réaliste. On ne voulait pas qu’ils soient tape-à-l’oeil. On a été cherché des références comme la série Daredevil de Netflix. Je trouvais que ce costume s’intègre bien dans l’ambiance polar urbain. On a trouvé des matières et des accessoires qui appartiennent à l’univers de la police. Même des uniformes de police qui n’existent plus pour s’inspirer. Pour que les quelques costumes présents mélangent polar et super-héros. C’était notre principale préoccupation.

Avez-vous fait appel à des dessinateurs de comics ou de B.D. pour vous aider ?

Au moment, de l’écriture, j’ai beaucoup travaillé avec Aleksi Briclot. Il m’a aidé à trouver la direction artistique du film. Il a lu pas mal de versions du scénario. Il grattait pendant que je lui parlais. Il a fini par faire des planches contacts qui posaient l’univers du film. Le ton de l’image, de la lumière. Travailler avec les couleurs complémentaires. On a repris tout ça avec mon chef opérateur.

Dans l’histoire, les jeunes sont accrocs à la drogue qui donnent des super-pouvoirs. Ensuite, ils se déchaînent, allant même parfois au vandalisme. Cela fait écho avec certains faits de société actuels.

L’idée, ce n’était pas de parler de vandalisme. S’ils avaient des super-pouvoirs, le premier réflexe des jeunes ne seraient pas de faire du vandalisme mais serait de les teste dans tous les sens. Il y aurait surement des dommages collatéraux. Mais c’était plus pour montrer l’exaltation de la jeunesse, comme dans la scène où les jeunes testent leur pouvoir sous le pont. C’était plus l’idée d’expérimenter. On voulait aussi opposer l’idée de personnes qui ont des pouvoirs depuis cinq minutes et nos héros qui ont eu le temps de comprendre ce que cela impliquait d’avoir des pouvoirs.

Le vilain du film, incarné par Swan Arlaud, est très en retrait, dans l’ombre.

Oui, c’est un plus un cerveau. Ce n’est pas un Thanos. C’est plutôt un Lex Luthor. Même s’il a l’occasion d’utiliser ses pouvoirs dans le dernier acte. Ce décor de l’hippodrome était tellement fort esthétiquement. Je trouvais intéressant de le laisser dans ce décor, dans cette antre. Ça allait bien avec son caractère. Le lieu a dépéri en temps réel. Ça reflète le personnage. On l’a laissé là et ce sont nos héros qui viennent à lui.

Le projet a été touché de plein fouet par la Covid car il ne sortira pas en salles. Comment avez-vous choisi de le proposer sur Netflix ?

On a longtemps réfléchi. C’est un film qui a été fait pour le cinéma. Mais dans le contexte actuel, avec toutes les sorties hebdomadaires à rattraper, j’avais peur que le film n’aie pas assez de visibilité. Je ne voulais pas sacrifier toutes ces années de travail à cause d’un putain de virus. Netflix était la meilleure solution pour se démarquer un peu. Il y a peu de film français proposés par la plateforme. C’est à chaque fois un événement. C’est une super opportunité. C’était énervant que le film soit repoussé plusieurs fois. Mais en même temps, ça nous a permis d’affiner certains détails. Notamment les effets spéciaux et la bande-originale. Si il n’y a pas eu la crise, je n’aurais pas eu la chance de travailler avec Alexis Wajsbrot, notre superviseur d’effets spéciaux. C’est une pointure qui a supervisé les effets de Thor : Ragnarok, des derniers Spider-Man, de Wonder Woman 1984. Du fait des retards, il était entre deux projets.C’est l’un des rares avantages ! (Rires)

Et il sort la même semaine que Black Widow !

Ah oui, c’est vrai ! (Rires) Mais ce n’était pas une volonté marketing. Les films Netflix et les films en salles ne se font pas concurrence. Je n’ai pas tous les détails de leur réflexion sur la date de sortie. J’étais content qu’il sorte au début de l’été.

Alors que les spectateurs reviennent doucement en salles, vous n’avez pas hésité à le sortir au cinéma ?

Je crois qu’on l’aurait sorti beaucoup plus tard. On n’aurait pas pris le risque de le proposer au milieu de tant d’autres long-métrages. On l’aurait sorti à Noël ou en 2022. Ça repoussait trop loin ! (Rires)

À la fin du film, on a envie d’en apprendre plus sur cet univers. Est-ce que vous avez déjà des idées de suite ? Est-ce que Netflix était aussi un choix pour réaliser une suite plus facilement ?

Oui, c’est une chose que j’envisage. On a eu quelques discussions avec Netflix. Ils ne sont pas engagés pour l’instant. Je l’ai pensé comme une fin ouverte, sans forcément une suite en tête. Mais on me dit : « on a envie de voir une suite ». Ça m’interpelle. Ça me donne envie de revenir sur des choses écartées du scénario. Une idée de méchant, d’intrigues… Les idées commencent à arriver. Je n’ai pas forcément envie de faire de prédelle, en revanche. Il y aurait probablement des flashbacks, comme dans le film.

Vous avez eu des contacts pour une adaptation ou une suite en B.D. ?

On a eu des contacts. J’adorerais. Pourquoi pas avec Aleksi ou Stéphane Roux [qui a participé à la pochette de la B.O.]. J’imagine plus des spin-offs sur l’un des personnages. Sur Monté-Carlo ou la jeune génération. Explorer leur destin en B.D. Donner aussi plus de place au commissariat et à ces flics qu’on aperçoit.

L’autre référence des super-héros français, c’est Hero Corp. Avez-vous vu la série TV ? Avez-vous eu l’occasion d’en parler avec Simon Astier ?

Non, pas tellement. J’ai vu les premiers épisodes d’Hero Corp. J’ai aimé mais je n’ai pas été plus loin. J’avais envie de faire mon truc à moi. La dimension parodique, dirons-nous, ne m’intéressait pas. Ça marche vraiment bien dans Hero Corp mais je voulais éviter ça pour Comment je suis devenu super-héros. Ce film, c’est vraiment une lettre d’amour au genre et je ne voulais pas le tourner en ridicule. Les deux approches sont complémentaires. J’espère qu’il y aura d’autres variations, d’autres spectres dans l’univers des super-héros. Pour l’instant, il n’y a que nous.

L’engouement des adaptions de comics n’est pas aussi fort en France qu’aux États-Unis. Pourquoi n’y a-t-il pas plus de projets ? Une question de financement ?

Je pense qu’il suffit d’un succès pour que le genre soit plus exploré. Il y a un film de Philippe Lacheau qui arrive en octobre, pour le coup, ça a l’air d’être une comédie. C’est souvent le box-office qui fait bouger les choses.

Au-delà de l’aspect financier, il y a toute une génération comme vous qui a été bercé par les comics. Avez-vous des amis ou collègues qui rêvent de se lancer dans des adaptations cinématographiques de super-héros ?

J’ai quelques amis qui ont ou vont faire leur premier film et aimerait bien utiliser ce genre. C’est un truc de génération, vous avez raison. On a aussi baigné dans le film de genres des années 90/2000. Quand le premier Spider-Man est sorti, j’avais quatorze ans. Certains ne se voient pas faire autre chose. Je crois que ça va arriver. Je suis assez optimiste sur le fait que les plateformes ont créé une sorte de concurrence aux salles. Pas dans le mauvais sens, mais plutôt qu’elles émulent les projets. Si un film de super-héros marche sur une plateforme, je pense que le cinéma aura envie de le faire aussi.

[Pierre Bisson]

Comment je suis devenu un super-héros – De Douglas Attal, avec Pio Marmaï, Vimala Pons, Leïla Bekthi, Benoit Poelvoorde et Swann Arlaud – Disponible le 9 juillet 2021 sur Netflix