Encore une redite de l’origine de Superman ? Tel est le sentiment qui dominait à la lecture de Superman – Year One #1. Avec ce deuxième chapitre, on peut dire que Frank Miller et John Romita Jr. passent aux affaires sérieuses, en reconstituant une partie plus floue de la vie de Clark Kent, avec au passage un curieux clin d’œil à Jack Kirby. Mais pour qui se souvient de certaines sources ne sommes-nous pas encore un peu dans la redite, à la fois de récits « supermaniens » antérieurs et des fixations de Miller ?

Superman - Year One #2Superman – Year One #2 (DC Comics)
Scénario de Frank Miller
Dessin de John Romita Jr.
Parution aux USA le mercredi 21 août 2019

Clark Kent a laissé derrière lui Smallville et, surprise, s’engage dans l’armée (la marine, plus exactement), ce qui occasionne toute une série de scènes plus ou moins cohérentes où le jeune surhomme doit s’efforcer de cacher ses pouvoirs. Par exemple comment passer l’épreuve du coiffeur du régiment quand on a des cheveux indestructibles. Sous un vernis de modernité, le récit de Frank Miller puise donc largement, de manière assumée, dans le folklore du Silver Age. A plus forte raison quand il s’avère que la base de Clark Kent n’est pas très loin d’une mystérieuse civilisation sous-marine et qu’une réinvention de la rencontre Superman/Lori Lemaris (la sirène qui marque la jeunesse de Clark) est en cours. Et ce n’est pas un problème en soi car Miller et Romita nous livrent une Lori très différente des versions qu’on a pu voir jusqu’ici. Néanmoins pour qui connait ses classiques, il se passe quelque chose d’assez curieux. Fin 1984 (oui, ça fait un bail…), DC Comics se décidait à explorer une zone inconnue, le passage de l’adolescence à l’âge adulte de Clark Kent. La majeure partie des versions précédentes montraient Superboy, ado, quittant Smallville puis un Superman adulte arriver à Métropolis. Il y avait donc un « trou », comblé par la minisérie « Superman: The Secret Years » de Bob Rozakis et Curt Swan. De facture assez inégale, elle est surtout restée dans les mémoires de collectionneurs parce que les couvertures étaient assurées par… Frank Miller, qu’il était alors plutôt rare de voir sur un super-héros de ce type (et pas « urbain » comme l’étaient Batman ou Daredevil). Or, dans Superman: The Secret Years #2 (mars 1985), Rozakis se donnait pour mission de réinventer… la première rencontre Superman/Lori Lemaris. En des termes très différents, soyons clairs. Miller et Romita donnent une autre teneur aux évènements. Mais on a des raisons de se demander si Miller suit consciemment la structure de Secret Years. Ce qui permet d’échapper à l’aspect redite, c’est le parti pris du dessinateur, qui nous place cette histoire quelque part entre Fathom et Jack Kirby, avec quelques créatures aquatiques assez massives (il y aussi un personnage titanesque qui évoque fortement le G’uranthic Guardian que Ditko avait inventé dans les aventures de Doctor Strange). L’hommage à Kirby est clair, assumé, d’autant plus que Miller prend sur lui d’insérer un personnage nommé Jacob Kurtzberg. C’est pourtant un peu là que l’hommage se complique. Le Kurtzberg de Miller est un instructeur brutal et sec, façon Eastwood dans le « Maître de Guerre » et on se demande si c’est vraiment un portrait qu’il convenait d’associer au pionnier.

« Straight out of myth. Straight out of a dream. »

Il y a des choses intéressantes dans ce deuxième épisode, à commencer par le fait que les deux auteurs donnent à Superman quelques monstres épiques à affronter, ce qui fait que le surhomme peut se lâcher comme rarement et même jouer les Persée affrontant le Kraken. Connaissant la fascination de Miller pour les mythes, ce n’est très certainement pas fortuit. Des choses intéressantes, oui, mais dans le même temps des choses maladroites. On en revient à la vision d’un Miller inquiété par les « cultures étrangères ». Superman, ça va, ça passe. Né sur une autre planète, d’accord, mais il a été élevé par un couple de bons américains ma petite dame. Mais, forcément, parmi toutes les menaces possibles, la marine US va aller affronter quelques pirates/terroristes. Bien sûr, Lori Lemaris reste la jolie sirène qui va séduire Clark mais elle est désormais rattachée à une culture fondamentaliste, centrée vers un patriarche dieu/roi. Il faut que Superman aille apprendre à tout ce petit monde les règles de la démocratie. Les deux scènes reconstituent de manière différente des éléments qu’on trouvait déjà avec le Baal kryptonnien de The Dark Knight III: The Master Race. Miller en reste là, à ressasser ses idées sur les cultures étrangères qui refusent le changement (tandis que Superman est gentil, lui qui a renoncé à sa culture pour épouser celle des USA). Alors clairement les gens en face sont des méchants (pratiquant pour les uns le terrorisme et pour les autres l’inceste) et Superman ne serait pas « lui » s’il les laissait en place. Clairement, ce serait faux de caricaturer Miller dans un rôle façon « l’Amérique c’est tout bien » (« remember », entre autres choses, le Nuke de Reborn, Sin City ou Martha Washington). Mais enfin tout aussi clairement ce ne serait pas un mal, au moins une fois, qu’une culture étrangère apparaisse comme autre chose qu’antagoniste dans les récits de Miller (oui, les Spartes de 300 sont étrangers mais ne risquent pas de se mesurer aux USA). Pour le reste, John Romita Jr. s’active beaucoup pour donner à ces créatures un côté spectaculaire comme Superman ne nous en pas toujours donné ces dernières années. Par contre sur certaines pages il y a d’inexplicables chutes de style. Au point d’aller re-regarder les crédits pour s’assurer qu’il n’y a pas l’aide de quelqu’un par endroits. Sur certaines silhouettes, en effet, en particulier dans des moments qui touchent à la culture subaquatique, des personnages semblent totalement étrangers aux habitudes de l’artiste. Le père de Lori a parfois des airs de personnage de Liefeld, ce qui est quand même un peu déroutant. Un numéro inégal, avec des forces et des maladresses, certainement, mais qui sort des routines habituelles quand on explore le passé de Superman. Sachant que Miller considère que toute sa production DC se rattache à son univers Dark Knight, on peut aussi sans doute sentir les rouages se mettre en place. De même que le « vieux » Superman a conçu un enfant avec une amazone, on peut se demander s’il n’y a pas là aussi matière à un autre rejeton caché de Kal-El, rejeton qu’il sera toujours temps, dans un futur projet, de mettre en face de la problématique millerienne habituelle : « Bon maintenant tu préfères les USA où ta culture étrangère ? ». Mais pour l’heure, si la connaissance de Secret Years fait qu’on peut trouver des traits communs, au moins on ne peut pas dire que c’est – dans l’état – du déjà-vu dans le périmètre de Superman.

[Xavier Fournier]