[FRENCH] Autant le dire d’emblée, Adam Warren est un artiste franc-tireur particulièrement apprécié de votre serviteur. Toujours sincère dans les lettres d’amour qu’il dessine pour ses personnages (féminins), cet illustrateur et scénariste américain a constamment brillé par sa capacité à s’approprier des influences graphiques souvent qualifiées de « nippones ». Mais, pour nous, Adam Warren est plus qu’un souvenir d’adolescence, c’est, en 2011, un passionné qui sait négocier sa position dans un mainstream qui a largement contribué à le rendre célèbre.

Alors que beaucoup d’autres artistes « asiatisants » ont aujourd’hui choisi de revenir à un trait plus « réaliste », Warren, lui, continue de tracer comme bon lui semble, comme en témoigne son portail sur Deviantart (http://adamwarren.deviantart.com/). Comme en témoigne aussi cette création, baptisée « Empowered », initialement développée dans le cadre de sketchs réalisés pour des fans.

Tombé sous le charme de sa jolie blonde, il décida de pousser son personnage vers les pages d’un véritable comic-book, publié dès 2007 par Dark Horse. Toujours enclin à mettre en scène des situations piquantes, et il faut bien le dire assez érogènes, Adam Warren nous propose ainsi de suivre les aventures d’une bande de super-héros déjantés, buveurs et noceurs confrontés à des « méchants » plus libidineux que nocifs.

En France, c’est Milady Graphics qui a eu l’excellente idée de traduire ces volumes de quelque 200 pages chacun, dont le troisième tome est paru en novembre dernier.

Alors, c’est Toto, qui va chez le boucher

Pas de fioritures, pas de contexte, c’est du « plug & play ». Empowered est une très jolie super-héroïne dotée d’un costume aussi fragile que puissant. Aux côtés de Ninjette, du Sbire et de ses collègues de la Super-Bande – un joyeux crew de délurés –, elle tente de combattre le crime de 5e zone et de se défaire des complexes qui lui ruinent le moral. Le séant d’« Emp » est-il trop gros ? A vous de juger…

Candides à fortes poitrines et autodérision

Dans toutes les séries sur lesquelles il a travaillé – et on pensera en particulier à « Dirty Pair » et « Gen 13 – Bootleg », Adam Warren a toujours apporté une patte supplémentaire, un côté « super enthousiaste » que n’avait aucun autre des auteurs trop schématiquement regroupés sous la bannière du « trait manga », à la fin des années 1990. D’abord, Adam Warren, c’est une excellence dans le crayonné et une habileté toute particulière pour croquer les courbes féminines et les expressions d’un visage. Une nouvelle fois, cet « Empowered » confirme l’étendue de son talent, même mis à nu, puisque rien ici n’encré ni mis en couleur.

Les traits s’avèrent une fois de plus parfaitement maîtrisés, et assez irréprochables d’un point de vue esthétique – pour l’exactitude anatomique, c’est une autre affaire, mais c’est le style qui le veut. L’essentiel étant que le résultat soit cohérent. A l’image d’un authentique mangaka, Adam Warren ne copie pas le découpage «  à la japonaise » des planches. Il semble tellement biberonné au genre qu’il le domine complètement, sans donner le sentiment de passer en force. Les traits de vitesse, les cadrages improbables aux perspectives exagérées… rien n’est artificiel. C’est occidental et métissé, certes, mais cet « Empowered » est tout sauf factice.

Maintenant, pour ce qui concerne le fond, il faut bien comprendre que ce volume est un pur moment de fun sans autre prétention que de divertir son lectorat – qu’on peut d’ailleurs imaginer assez hétérogène. « Empowered » s’amuse avec de belles ingénues, les met en scène dans des situations qui souvent les laisseront dans des tenues vestimentaires assez minimalistes. Donc oui, a priori, il s’agit d’un titre destiné à coucher sur le papier les fantasmes d’un public mâle. Pour autant, cette succession d’histoires courtes n’est pas machiste, et tout le monde en prend pour son grade. Chez Adam Warren, on ressent vraiment une tendresse pour chacun de ses personnages caricaturaux, lubriques, exubérants, naïfs et maladroits… Comme nous tous sans doute ? Le scénariste de « Iron Man : Hypervelocity » (2007) fait montre d’une belle capacité à l’autodérision, se fend d’un discours sur son propre discours, et de quelques vannes (amicales) sur les gentils otakus / geeks et leur rapport aux personnages fictifs qu’ils idolâtrent…

Remboursable par la sécu ?

Avec pour armes lourdes ses petites pépées et un humour bien gras, « Empowered » est une BD complètement faite pour décompresser et bien se vider la tête en fin de semaine. Malgré un côté parodique (très) prononcé ainsi qu’un découpage en saynètes indépendantes assez frustrant, Adam Warren parvient à nous rendre Emp et la Super-Bande très attachants. On prend donc un plaisir narquois à lire les histoires de cuite de Ninjette et à découvrir le véritable nom de notre héroïne, en toute fin de volume. C’est frais comme la rosée du matin, la poésie en moins… mais le bondage en plus ! Bref, en ces mornes semaines hivernales, et alors que le temps des fêtes n’est plus qu’un lointain souvenir qui se compte en pots de Nutella, la dernière parution de Milady est à lire obligatoirement, comme un petit plaisir onaniste pour attendre le retour des hirondelles. Ames (faussement) chastes s’abstenir, ça va de soi.

[Nicolas Lambret]

« Empowered – Tome 3 », par Adam Warren (scénario et dessin), Bragelonne-Milady, Coll. Milady Graphics, novembre 2010, 208 p.