Ce dernier numéro officiel de Secret Empire (il reste encore un numéro Omega à venir) décrit, forcément, les dernières étapes du combat mais aussi la résolution finale, l’état de l’univers Marvel à la sortie du crossover. Il s’agit principalement de remettre les choses en place et, au-delà, de rétablir un sens de la camaraderie parmi les héros Marvel. Si Nick Spencer négocie les virages de façon parfois un peu abrupte, il n’en reste pas moins que Secret Empire reste porté par son scénario, tandis que le jeu des chaises musicales au dessin est, lui, le point faible.

Secret Empire #10Secret Empire #10 [Marvel Comics]
Scénario de Nick Spencer
Dessins de Steve McNiven et divers autres.
Parution aux USA le mercredi 31 Août 2017

Dans les numéros précédents, la séparation physique entre les héros de New York, ceux piégés dans l’espace, les mutants de New Tian ou les Avengers a volé en éclat, plus ou moins directement grâce au signe de ralliement incarné par Captain America (Sam Wilson). Face à une armée de surhommes, les forces d’Hydra en ont pris un coup, si bien que leur coup de la dernière chance repose surtout sur un Steve Rogers en armure piquée à Stark… mais surtout armé d’un Cube Cosmique. Alors qu’on sait, par ailleurs, qu’un autre Steve rode et que la fin arrive, les lecteurs n’ont pas trop de mal à anticiper ce qui se déroule dans ce dernier numéro. Secret Empire reste l’un des crossovers les plus ambitieux de Marvel ces dernières années, avec en toile de fond une vraie quête de sens, une sorte de pied de nez à Civil War II, Inhumans vs. X-Men et ce genre de fracture depuis systématique. Ici, les héros réapprennent l’esprit d’équipe et, au-delà, de cohabitation. Néanmoins si le voyage est intéressant, il est bien évident que la fin, elle, sonne un peu en deçà. D’abord, il faut en revenir à ce zapping des styles des dessinateurs qui devient carrément désagréable et dessert l’ambition scénaristique. Avec le recul, on se rendra sans doute compte que si tout le crossover avait été dessiné par le seul Steve McNiven ou bien par Daniel Acuna, on garderait une image plus claire de la saga. Là sur cet ultime épisode, on tombe sur un McNiven pressé par le temps, prenant autant de raccourcis que possible… Puis viennent d’autres dessinateurs dans une sorte de bouillon de culture qui parasite les ambiances. Quand les Avengers se reprennent, s’unissent à nouveau pour foncer vers l’adversaire, cela aurait pu donner lieu à une splash appelée à devenir un classique. On se souviendra, d’une manière ou d’une autre, de l’image de Captain America criant Hail Hydra, qui a mis le feu aux poudres. Mais dans cet ultime numéro, les perches tendues par le scénario pour établir des moments forts ne sont pas reprises par les dessinateurs, trop occupés à faire du factuel, à finir leur page sans forcément la sublimer. Et c’est un souci.

« You do not run. You do not hide. You stand… And you fight. »

Nick Spencer n’est pas sans défaut. Son histoire est intéressante, prenante, complexe… mais elle surjoue certains aspects tout en escamotant d’autres. En particulier maintenant qu’on a une vue d’ensemble sur la structure de sa saga. On a quand même passé beaucoup de temps dans l’univers bleu au fil des épisodes, alors que les choses n’y évoluent vraiment que dans les dernières pages. Le détour via le repaire de Pym/Ultron, au milieu de l’histoire, était intéressant. Pym lui-même mettait le nez des Avengers dans leurs propres responsabilités. Mais… rien. L’intrigue de Pym n’a pas spécialement de résolution (alors que ça aurait eu de la gueule si même lui y aurait trouvé une forme de rédemption). Scénaristiquement, c’est sans doute aussi une erreur d’axer autant le combat sur le plan physique… Parce que la scénographie, en un sens, minimise la puissance du Cube Cosmique (même si Roger démoli tout sur son passage, il n’en impose pas tant que ça). Il y a une référence à Infinity Gauntlet, d’ailleurs assez bien placée, mais quand Thanos tenait tout le monde à sa merci, le sens de la menace n’était pas le même. Dans le même registre, il y a des passages dans lesquels on ne sait plus trop quoi penser, la narration étant ambiguë. On voit Natasha et Rick, mais le commentaire parle des choses qui n’ont pas été effacées. Et quelques pages plus loin on voit l’enterrement d’une jeune femme rousse. Alors qui est sauvé, qui n’est pas sauvé, pourquoi les uns et pas les autres. Allez savoir. Il n’empêche que malgré ces flous le récit de Spencer a des choses à dire. En un sens Secret Empire réussit tout ce qu’un Fear Itself n’est pas arrivé à faire. Secret Empire est un crossover qui a du sens et une certaine synchronicité avec son époque. Alors que l’Amérique s’agite après les évènements de Charlottesville, qu’elle se demande aussi comment venir en aide à ses grandes villes inondées, Secret Empire joue sur un registre d’émotions similaires, sans l’avoir anticipé à ce point. On aime à nous dire que les super-héros américains projettent une image idéale l’Amérique. Sauf qu’une nouvelle fois Captain America et ses collègues sont utilisés précisément pour faire le contraire, pour regarder leur propre pays via un parabole et dire que tout évidence les choses n’y tournent pas rond. Politiquement, SE est sans aucun doute le crossover le plus couillu depuis Civil War. Il y a cependant un sentiment de trop peu dans ce dernier épisode… qu’il convient de tempérer car on ne sait pas, à ce stade, si les choses non traitées, non dites, ne seront pas tout simplement abordées dans le numéro Omega. Vraiment dommage, encore une fois, que tout n’ait pas été dessiné d’une même main.

[Xavier Fournier]