[FRENCH] C’est simple : Si (et j’insiste sur le conditionnel, mesdames !) la femme idéale n’existe pas, il suffit de l’inventer ! Quelques décennies avant la libération de la femme, les EC Comics dressaient pourtant déjà le portrait d’un homme désemparé, délaissé, qui finit par s’acheter une femme artificielle et, forcément, parfaitement soumise et obéissante. La femme parfaite serait une femme-objet ? Il faut attendre la fin de l’histoire pour le savoir. Mais, outre sa morale, cette histoire signée Al Feldstein allait inspirer des suites plus où moins officielles. Et la filiation la plus évidente n’est pas forcément celle qu’on croit, nous entraînant aux portes de la Kirbysphère…

Au début des années 50, la firme EC Comics s’orienta vers une nouvelle politique éditoriale qui laissait la part belle aux anthologies consacrées à la Science-Fiction ou au Fantastique. Bouillonnantes de créativité, ces séries présageaient un peu l’esprit de feuilletons comme The Twilight Zone : chaque nouvelle histoire mettait en scène un nouveau défi pour l’Humanité. Dans Weird Science, les différents protagonistes devaient régulièrement éviter la fin du monde, mettre en déroute une invasion extra-terrestre ou plus simplement résoudre un problème plus individuel, l’Homme étant régulièrement confronté à un coup du sort ou à une ironie du progrès. On entre alors dans ce qui est, à travers le vernis de la Science-Fiction, une véritable parabole. C’est le cas pour « Made of the Future », récit écrit et dessiné par Al Feldstein, publié en janvier 1951 dans Weird Science #5.

L’histoire commence plutôt mal pour le héros de ce récit court : La fiancée d’Alvin, Marge, lui demande de passer la voir. Et quand il arrive dans l’appartement de sa dulcinée, Alvin découvre, incrédule, qu’elle la convoqué pour rompre leurs fiançailles. Non seulement elle ne veut plus épouser Alvin mais… elle aime un certain Bob et c’est avec lui qu’elle compte se marier ! Et, comme de bien entendu, le dénommé Bob est… le meilleur ami d’Alvin ! Autant dire que la trahison est totale. C’est un Alvin très déprimé qui sort de chez Marge, en se demandant comment ami le plus proche a pu lui faire un aussi sale coup. En pleine confusion, Alvin erre dans les rues de New York, se dirigeant machinalement vers les abords du Rockefeller Center. Plongé dans ses pensées, Alvin se retrouve mêlé un peu par hasard à un groupe de touristes en train de visiter la ville. Il leur emboîte alors le pas, en n’écoutant que d’une oreille les explications du guide. Mais, en théorie, il pense se changer les idées. Alvin a beau être la tête ailleurs, il tique cependant assez vite en écoutant les propos du guide, qui critique vertement l’architecture arriérée et le manque d’imagination des architectes. Un des touristes s’exclame « J’aurais détesté vivre à cette époque !« . Un autre renchérit : « Que leurs sciences étaient sous-développées !« . D’abord, Alvin se dit qu’il a sans doute mal entendu, qu’il pensait trop à Marge. Mais bientôt il lui faut se rendre à l’évidence. Le groupe de touristes parle du XX° siècle… au passé ! Étrange. De quel genre de visite guidée s’agit-il ? La curiosité d’Alvin est piquée et il décide de les suivre alors que le guide invite à retourner au véhicule pour le « voyage de retour« …

Mais le véhicule n’est pas un car de tourisme ! Tout le monde descend alors au sous-sol du Rockefeller Center. Et là, dans un coin sombre, en toute discrétion, est garée une grande structure transparente qui n’a rien d’un bus ou d’une voiture. Le guide demande à tout le monde de s’installer à l’intérieur. Alvin, toujours curieux de cette étrange visite, prend place sur un siège sans trop savoir ce qui va se passer. Mais soudain il perçoit le bruit d’une explosion. Il perd pendant un instant toute sensation corporelle. Quand le phénomène s’interrompt, le guide se retourne vers le groupe et annonce : « Tout le monde dehors ! Nous sommes de retour en 2150 ! Vous trouverez vos vêtements personnels au vestiaire !« . 2150 ? Alvin reste bouche bée mais il lui faut vite se rendre à l’évidence. Il est tombé sur un groupe de touristes qui venait de 200 ans dans le futur pour visiter la New York de 1950. Et personne, sur le chemin du retour, n’a remarqué qu’ils avaient ramené un passager clandestin !

Alvin pourrait sans doute révéler la méprise et demander qu’on le réexpédie chez lui sans plus attendre mais l’occasion est trop belle. L’homme préfère se taire et faire comme si de rien n’était. Autant rester et voir à quoi ressemble le monde de 2150. Il suit les autres au vestiaire mais rencontre un premier problème : pour visiter 1950, les touristes du futur portent des tenues d’époque. Revenus en 2150, ils reprennent leurs vêtements personnels, qui correspondent à la mode de 2150. Et Alvin n’a bien sur aucun vêtement de rechange. Il risque d’être découvert ! Mais il profite qu’un placard est laissé sans surveillance pour s’emparer de la tenue à l’intérieur. Elle doit très certainement appartenir à un touriste parti dans le cadre d’une autre expédition. Alvin doit quitter l’endroit avant que le propriétaire des vêtements revienne. Bientôt, notre héros est dans la rue est découvre, admiratif, une ville faîte de métal et de verre. Il se déplace sur des trottoirs roulants automatiques et aperçoit plein de choses incroyables, comme en particulier une voiture du XXII° siècle (qui, forcément, a l’air particulièrement rétro quand on la regarde avec nos yeux de lecteurs modernes).

Bientôt, le regard d’Alvin est attiré par ce qu’il pense être un immeuble de bureaux. Mais en approchant de l’édifice, il découvre un panneau : « Solitaire ? Un kit « Construisez-Une-Epouse » (en VO: « Construct-A-Wife ») réglera votre problème ! Satisfaction garantie ! Choisissez votre style ! Blondes ! Brunes ! Rousses ! Entrez pour une démonstration ! Une liste d’heureux propriétaires est disponible !« . Alvin, qui vient d’essuyer une grande déconvenue amoureuse, est plus ou moins consciemment attiré par l’offre. Encore qu’à ce stade c’est encore surtout la curiosité qui est à l’oeuvre.

A l’intérieur, Alvin rencontre une superbe vendeuse blonde, vêtue de rose et portant une tiare… Elle l’accueille et lui propose de le renseigner. Mais Alvin est un peu perdu, ne sait pas comment il doit se comporter et ne veux pas, non plus, qu’on réalise qu’il n’est pas de siècle. Heureusement pour lui la vendeuse ne perd pas de temps et lui demande directement s’il préfère les blondes, les brunes ou les rousses. Alvin bredouille qu’il a une préférence pour les blondes mais… la vendeuse blonde l’interrompt et l’oriente vers « Miss Gale » qui va prendre ses mesures. La technique est fort peu conventionnelle : Miss Gale (une autre vendeuse portant robe rose et tiare dorée) se pend au cou d’Alvin… Et en déduit sa taille.

Puis la première des deux femmes reprend ses questions. Alvin veut-il un kit habituel ou un kit « de luxe » ? Alvin est confus. Quelle est donc la différence ? La responsable lui explique que « le kit habituel correspond à une épouse normale, tandis que le kit de luxe procure… une épouse de luxe ! Qui ne dispute jamais ! Qui ne s’oppose pas à ce que son homme passe la soirée avec ses amis… Qui sourit toujours… Cuisine divinement… Fait de la couture… Adore totalement son homme… Obéit à tous les ordres ! Autrement dit une femme parfaite !« . Autrement dit la femme parfaite est serait une véritable esclave totalement soumise. Alvin n’hésite pas longtemps : il veut le kit de luxe !

Dans le contexte de l’histoire (en dehors de tout débat machiste), on imagine facilement que la plupart des clients font de même. A quoi bon faire la démarche d’acheter une épouse si c’est pour se contenter d’une femme normale (qu’ils pourraient trouver sans l’aide d’une société) ? Encore que… Quand on regarde bien la case on s’aperçoit que le magasin abrite aussi des caisses marquées « Construisez-un-mari gros, chauve et heureux » ou « Construisez-un-mari maigre, beau et tendre« . L’éventail des « produits » proposés semble donc plus diversifié qu’on aurait pu le croire. Puis la vendeuse prend note des désirs d’Alvin et revient avec une boite contenant un modèle de luxe, à construire soi-même. Et la jeune femme précise bien que s’il n’est pas satisfait il lui suffira de revenir et de procéder à un échange.

Reste un problème. Combien ça coûte ? A plus forte raison puisque Alvin n’a aucune idée de la monnaie utilisée à cette époque futuriste. « Payer ? Monnaie ? Je ne comprends pas ! » s’exclame la jeune femme. Elle lui remet la boite en lui expliquant qu’il lui suffit de montrer sa « society card ». En fouillant au fond de ses poches, Alvin trouve effectivement une carte. Dès qu’il la sort, la vente est validée. Alvin est très surpris et on pourrait penser que les auteurs viennent de montrer, de manière prophétique, un usage de carte bancaire. Or, les premières cartes (rudimentaires) de crédit sont apparues aux USA dans l’après-guerre. Mais sans doute que dans cet environnement tout semble étrange pour Alvin. Il sort cependant de la boutique avec sa boîte sous le bras et la tête pleine de questions : « Serait-ce possible ? Je pourrais montrer à Marge qu’elle n’est pas l’unique femme dans ma vie !« . Du coup, Alvin ne pense plus du tout à visiter ce siècle étrange. Au contraire, il n’a plus qu’un but : rentrer à son époque d’origine, 1950, et utiliser ce kit ! Il retrouve le point de départ des visites à travers le temps (on voit que des excursions sont organisées pour plusieurs siècles. 1950, 1860, 1750, 1650…) et se glisse parmi les touristes temporels en partance pour le vingtième siècle. Revenu au Rockefeller Center de 1950, Alvin se dépêche de fausser compagnie aux touriste du futur pour retourner chez lui : « Je ne peux pas attendre de commencer ! Imaginez ! Une vraie femme ! Entièrement à moi !« .

Dès qu’il arrive chez lui, Alvin ouvre la boîte et trouve un ensemble de petites bouteilles et de boîtes, avec un manuel d’instructions. Il convient de remplir un très large récipient en mélangeant le contenu des boîtes selon un ordre numérique. Faute d’un plus grand récipient, Alvin décide d’utiliser sa baignoire et à y déverser les liquides et les poudres selon l’ordre indiqué. Bientôt la mixture prend la couleur et la consistance de la chair. Puis une silhouette se forme. Un corps prend du relief. Le tout prend l’apparence d’une femme superbe mais encore inanimée. Il faut encore utiliser un ultime élément : une suite de seringues hypodermiques. Alvin injecte le contenu en des points précis et la femme s’anime, s’éveille… et parle. Cette femme, fabriquée presque comme une soupe instantanée, sait déjà parler. Elle demande à l’homme où elle se trouve et qui il est. Timidement, il se présente : Son nom est Alvin Blank et ils sont dans son appartement.. La femme artificielle se lève et demande alors ses vêtements. Alvin court vers sa grande boîte et découvre effectivement qu’il restait un dernier paquet, contenant la tenue d’une femme de 2150. Il le donne à la femme, qui explique s’appeler Jean avant d’aller s’habiller. Quand elle revient, la « créature » est dans la tenue rose que nous avons vu plus tôt (ce qui implique que les deux vendeuses de 2150 étaient elles aussi artificielles). Elle est ravissante.

La réaction d’Alvin Blank ne se fait pas attendre : « Err… ah… Je pense que la première chose que nous devons faire, c’est nous marier !« . Parce que même dans un comic-book d’EC, on ne plaisante pas avec l’institution du mariage… Alvin et Jean foncent à l’hôtel de ville et sont promptement mariés. Ensuite Alvin peut passer à des choses moins pressantes, comme offrir à sa nouvelle épouse des tenues de 1950 et non pas venues du futur. A peine rentrés, ils se jettent au lit et font l’am… ah non, nous sommes dans un comic-book des fifties et même si ces deux-là sont mariés le symbole du couple passe par une autre activité : Jean Blank cuisine un somptueux repas et son mari est aux anges. On en sera quitte pour imaginer qu’après le dessert ils passent à autre chose mais là, le scénario reste muet. Dans les semaines qui suivent, les amis et les relations de travail d’Alvin font la connaissance de sa splendide femme et n’en reviennent pas. Comment Alvin peut-il s’être marié avec une si belle inconnue ?

Ce qui devait arriver se produit finalement un soir : Jean et Alvin croisent Marge et Bob. Et l’ex-fiancée est sidérée par la femme qui l’a remplacée. A l’écart, Bob, l’ex-meilleur ami d’Alvin, confie à ce dernier : « Tu ne sais pas quelle chance tu as ! Je regrette de m’être marié avec elle ! C’est une garce ! Je… Je suis malheureux ! En fait je suis misérable !« . Marge n’avait donc rien d’une affaire ! C’est alors qu’Alvin réalise toute la chance qui est la sienne, combien il aime vraiment Jean et plus seulement pour rendre jalouse Marge. Dans les semaines qui suivent, Alvin et Jean profitent d’un bonheur sans bornes…

Mais un soir, alors qu’Alvin rentre du travail, il trouve la maison vide. Jean n’est pas là. Elle a simplement laissé un petit mot : « Chez Alvin. Je suis partie visiter la ville ! Je serais de retour pour le dîner ! Je pense que je vais suivre une de ces visites guidées du Rockefeller Center ! Tout mon amour… Jean !« . Alvin est catastrophé. Et il a raison de l’être. On comprend alors que toute l’histoire nous était racontée par un Alvin Blank désespéré. Car Jean n’est jamais revenue : « J’ai cherché la ville de haut en bas ! J’ai fait appel à la police et au bureau des personnes disparues ! Aucun résultat ! Elle a du tomber le même genre de groupe de touristes que j’ai rencontré et retourner en 2150, de là où elle venait ! J’ai visité le Rockefeller Center 112 fois depuis mais je n’ai pas retrouvé les visiteurs du futur ! Mais je vais essayer ! En attendant il me reste ça pour me souvenir d’elle… Ces bouteilles et boîtes !« .

Avouons que la conclusion est un peu expédiée à la va-vite et, curieusement, ne comporte pas la morale qu’on aurait pu attendre. Alvin, qui s’est acheté une sorte de sexdoll perfectionnée, n’est pas véritablement « puni » pour sa transgression mais perd sa belle de manière fortuite, parce qu’il faut bien finir l’histoire. Il n’y a pas, à proprement parler, d’ironie explicite à la fin de ce récit. Mais nous pourrions expliquer à Alvin pourquoi il se peut qu’il ne croise jamais à nouveau sa belle Jean. Weird Science #5 porte la date de Janvier 1951. Et la visite du futur était organisée vers l’an 1950. De ce fait, en 1951, Alvin Blank ne risque pas de trouver de touristes en partance pour le futur (il lui faudrait sans doute attendre un prochain point d’excursion en 2050 !). Et si Jean revenait de l’an 2150, elle arriverait en 1950, probablement avant (ou en même temps) qu’Alvin revienne du futur. Ce qui provoquerait un paradoxe temporel !

Le thème de l’homme amoureux d’une femme qu’il a lui-même construit n’était pas neuf (feuilletez vos dictionnaires mythologiques jusqu’aux noms de Pygmalion et Galatée). Mais malgré sa conclusion assez abrupte, cette histoire-là allait prendre une vie propre dans les décennies suivantes et se réinventer à travers d’autres comics ou d’autres médias. En effet, après avoir souffert d’une censure de fait et de nombreuses pressions dans les années 50, les anthologies d’EC Comics basées sur le Fantastique et la Science-Fiction furent obligées de s’arrêter. Mais elles conservèrent un statut « culte » qui leur assura de refaire surface quelques années plus tard. Ainsi, il est bien connu que la série d’horreur Tales From The Crypt donna lieu à une adaptation filmée (un film à sketchs sorti en 1972, suivi d’un feuilleton TV homonyme lancé à la fin des années 80). Même si la chose n’a rien d’un secret, on a moins le réflexe de se souvenir que Weird Science aussi fut adapté à l’écran en 1985. La différence c’est que là où Tales From The Crypt privilégiait le concept de sketchs, le film tiré de Weird Science n’exploita qu’une seule histoire. Parmi tous les récits publiés dans l’anthologie, le choix se porta sur « Made of The Future ». Le réalisateur John Hughes, véritable pape des comédies dites de « high school » (films potaches plein d’étudiants fêtards) réécrivit considérablement l’histoire (sous la houlette du producteur Joel Silver, qui produisit par la suite Die Hard ou encore Matrix) pour n’en garder qu’une moelle plus ou moins substantifique.

La version de John Hughes de Weird Science n’implique aucun voyage temporel et Alvin Blank a lui aussi disparu pour mieux satisfaire au genre cher au réalisateur. Les deux héros sont deux ados, Gary (Anthony Michael Hall) et Wyatt (Ilan Mitchell-Smith), qui n’arrivent pas à séduire les filles de leur collège. Un soir, inspiré par la vision du film Frankenstein, ils décident de construire eux-mêmes la femme de leur rêve en mélangeant à la fois programmation sur ordinateur (après avoir piraté des sites gouvernementaux) et quelque chose qui tient de la magie noire (avec une poupée Barbie au centre de la cérémonie). Contre toute attente, cette technique chaotique fonctionne et une femme superbe ((Kelly LeBrock) surgit de la salle de bain (qui est finalement pratiquement le seul élément restant de l’histoire de base, Alvin Blank ayant construit Jean dans sa baignoire). La femme artificielle, rapidement baptisée Lisa, se trouve avoir des superpouvoirs qui lui permettent d’altérer la réalité. Au fil du film elle permet à Gary et Wyatt de se sentir plus à l’aise en présence des filles. Tout en déjouant les plans de quelques autres garçons de l’époque (parmi lesquels le jeune Robert Downey, Jr., qui faisait là sa première apparition dans un film tiré d’un comic-book, bien avant Iron man). En France, le titre français du film Weird Science fut « Une créature de rêve ». Ce résultat très éloigné de l’oeuvre de base connu un succès assez grand pour justifier, quelques années plus tard, une adaptation en feuilleton télévisé reprenant majoritairement le scénario de John Hughes (en l’éloignant encore un peu plus du comic-book d’origine) avec une nouvelle distribution.

John Mallory Asher et Michael Manasseri incarnent Gary et Wyatt tandis que cette fois-ci le rôle de Lisa est joué par Vanessa Angel. Bien que ne volant pas forcément très haut, ce feuilleton dura cependant cinq saisons réparties entre 1994 et 1998. En France, relier cette série à un comic-book d’EC Comics (ou même à « Une créature de rêve ») ne s’avèrait pas forcément évident puisque le titre fut traduit par… Code Lisa ! Bien que le film et la série soient des dérivés officiels du comic-book, on comprendra donc bien qu’on est quand même assez loin des mésaventures d’Alvin Blank dans Weird Science #5 ! Mais justement : les dérivés les plus proches de « Made of the Future » ne sont pas là où on le croit. Les éditeurs concurrents d’EC Comics n’avaient en effet pas attendu Code Lisa pour s’inspirer beaucoup plus directement de l’histoire inventée par Al Feldstein en son temps.

C’est ainsi qu’on trouve chez DC, dès Strange Adventures #30 (Mars 1953) « A Letter From The Future », une histoire écrite par Sid Gerson et dessinée par Frank Giacoia et qui comporte un grand nombre de concordances avec Weird Science #5, même si la moralité finale est différente. Cette fois il ne s’agit pas d’un homme qui voyage par accident dans le futur mais on en est proche : une société de cybernétique basée dans le futur qui a pour habitude de faire ses livraisons par téléportation se trompe et projette à travers l’espace temps une lettre qui se retrouve devant la maison d’une jeune femme, Emily. Comme la lettre est étrange (écrite dans un anglais « futuriste »), Emily la porte à son ami, le scientifique Paul Minton.

Le message, daté de 2157, annonce en fait la prochaine arrivée d’une commande en cours. Puis bientôt un colis se matérialise à l’endroit où est arrivé la lettre. Paul comprend qu’il s’agit du matériel nécessaire à la construction d’un robot, avec son mode d’emploi. Il décide de l’emmener à son labo pour l’assembler, curieux de savoir à quoi ressemble un robot du vingt-deuxième siècle. Plus tard, Emily se rend au laboratoire et s’aperçoit que le robot a été assemblé mais qu’il ne reste plus que la phase finale : l’injection d’un fluide vital qui se fait par le biais d’une boîte de seringues hypodermiques qui évoque fortement celle vue dans Weird Science #5.

Quand le robot s’anime, il s’avère que l’être artificiel a l’apparence d’une très jolie blonde totalement servile. A son retour, Paul est immédiatement séduit par la jolie blonde, rapidement baptisée Eve. Bientôt Paul présente Eve à ses amis, qui sont impressionnés par sa beauté et fous de jalousie. Mais Emily est désespérée. Secrètement amoureuse de Paul, elle ne supporte pas de se faire doubler par une femme-robot. Entre-temps elle a reçu une autre lettre de la société du futur (qui s’est aperçu de l’erreur de livraison et propose d’envoyer un vortex temporel le lendemain pour récupérer la marchandise).

Emily, convaincue de ne plus être bonne à rien, décide qu’elle partira pour le vingt-deuxième siècle à la place du robot. Mais le lendemain, alors qu’Eve est chez Emily, Paul fait une visite surprise. Tout le plan désespéré d’Emily tomberait à l’eau ? Oui et non. Paul explique que la veille Eve l’a embrassé mais de manière artificielle. Paul voudrait qu’Emily montre au robot comment on fait. L’homme et la femme s’embrasse alors tandis que le robot regarde. Mais à ce moment le vortex se déclenche et ramène Eve en 2157. Paul a perdu sa dulcinée artificielle. Mais il s’en moque. Le baiser lui a ouvert les yeux : c’est Emily qu’il aime !

La finalité de l’histoire est différente mais la filiation est pourtant indéniable. Dans les deux cas il y a intervention de voyages temporels. Le mode de construction des deux femmes artificielles est similaire. Les deux simulacres de blondes proviennent de périodes voisines (2150 pour Jean, 2157 pour Eve) et finissent par y retourner accidentellement, à l’insu des protagonistes masculins. Il est certain que, sans être identique, « A Letter From The Future » est une version modifiée de « Made of The Future ». Même les deux titres sont proches ! Mais Strange Adventures #30 n’a pas véritablement laissé de trace durable dans les mémoires et reste, en fin de compte, un « emprunt » fait aux EC Comics par le scénariste Sid Gerson pour livrer sa commande. Cette histoire sans lendemain n’avait guère plus d’ambition. On ne peut pas en dire autant d’un autre auteur qui, toujours chez DC, allait trouver dans Weird Science #5 l’inspiration partielle du premier numéro d’un nouveau titre. Et cet autre auteur s’appelle… Jack Kirby !

En septembre 1974, le scénariste/dessinateur lança en effet chez DC la série Omac, qui raconte les aventures d’un héros vivant dans le futur et dont le propre est de se transformer en surhomme grâce aux impulsions émises par un satellite en orbite. Au demeurant, vous me direz qu’on ne voit pas un rapport flagrant avec Weird Science #5. Mais dès la première page on découvre que le héros, Buddy, est tombé amoureux d’une femme artificielle nommée Lila, un produit nommé « Build-A-Friend » (soit « Fabriquez-une-Amie »). On est très proche du « Construisez-Une-Epouse » acheté par Alvin en 1951. Ici la différence c’est que Buddy/Omac est outré quand il réalise qu’on fabrique des êtres artificiels. Qui plus est quand il s’avère que la compagnie qui fabrique ces simulacres de filles-de-joie les a programmés pour tuer certains clients. Omac détruit donc l’usine et part ensuite vers des aventures nouvelles. Il est vrai que ni la Jean de 2150 ni la Eve de 2157 n’avaient été programmée pour tuer qui que ce soit… Et Weird Science #5 n’a pas le monopole de la séductrice-robot, on retrouve aussi cet archétype dans divers romans et nouvelles de Philip K. Dick (d’ailleurs sur d’autres aspects d’Omac on sent l’influence du romancier) ou encore dans des comic-books plus récents comme Aphrodite IX de David Finch. Mais, une fois encore, certains aspects de l’histoire de Kirby évoquent fortement la vieille histoire d’EC Comics.

S’il restait un doute, le nom complet de l’alter ego d’Omac est Buddy BLANK. Comme Alvin Blank, le protagoniste principal de Weird Science #5 ! Ce n’est pas tout à fait comme si les deux personnages se nommaient Smith (patronyme trop courant pour en tirer des conclusions). Le nom de famille Blank est assez atypique dans le monde des comics et le voir associé, à près d’un quart de siècle de distance, à deux histoires qui associent époques futures et femmes fabriquées ne laisse pas la place au doute. C’est une preuve que ce que j’appelle la Kirbysphère dans le cadre de ces chroniques (pour ne pas confondre avec le « Kirbyverse », qui définit un univers global des héros de Kirby hors Marvel et DC) est un ensemble de liens transversaux qui réunissent tout (ou tout au moins une majorité) des créations de Kirby sans tenir compte des éditeurs MAIS AUSSI un ensemble qui intègre également des œuvres extérieures (comme 2001 Odyssée de l’Espace ou, c’est le cas ici, Weird Science #5). Ce n’est d’ailleurs qu’une trace parmi d’autres que Jack Kirby avait été lecteur, à une époque, des revues d’EC Comics. Mais nous y reviendrons lors d’autres chroniques.

[Xavier Fournier]