miracleman14small.jpg[FRENCH] Miracleman (ou Marvelman dans sa version anglaise originelle) était un surhomme générique, inventé par un éditeur britannique dans les années 50 quand Captain Marvel (Shazam!) cessa de paraître. Marvelman serait resté un clone si le scénaristre Alan Moore n’y avait pas mis son grain de sel, apportant une pointe de sadisme. Et Miracleman #14 le prouve…

miracleman14big.jpgPour ceux qui l’ignoreraient (les autres voudront bien m’excuser le temps que nous réglions tous nos montres), Marvelman était donc une pâle copie de Captain Marvel, se transformant lui aussi grâce à l’usage d’un mot magique (dans son cas il s’agissait de « Kimota! », quasi-inversion du mot « Atomic »). Pour qui a vu les épisodes originaux de l’époque, les auteurs britanniques s’employaient de plus à singer la naiveté du style de C.C. Beck (le dessinateur emblématique de Captain Marvel). Marvelman, c’était l’incarnation même de l’innocence, avec des petites histoires de SF où finalement tout était bien propre.

Tout ça changea, bien sûr, à l’aube des années 80 quand Alan Moore s’intéressa à ce personnage si désuet que personne ne lui accordait plus le moindre potentiel. Toujours pour remettre les choses dans le contexte, expliquons que dans les premiers épisodes Marvelman était amnésique, un peu à mi-chemin entre la perte de mémoire de Sub-Mariner et celle du plus tardif Sentry. Cela faisait des années qu’il ne s’était pas transformé en être surhumain et il avait perdu jusqu’au souvenir qu’il avait été Marvelman. Il n’était qu’un simple humain, faisant des rêves un peu bizarres…

Pour ne pas vous raconter la série in-extenso (peut-être que d’autres Oldies But Goodies nous en donneront graduellement l’occasion), résumons: le réveil de Marvelman fut difficile: pendant ce temps son jeune faire-valoir, Kid Marvelman, avait viré dans la folie. Lui, c’était l’inverse: il était resté transformé en surhumain pendant des décennies et exerçait son pouvoir sans retenue, sans moralité.

Reprenant ses esprits, le vrai Marvelman allait à nouveau se transformer et lui coller la correction du siècle… Jusqu’à ce que Kid Marvelman se retransforme en son alter-ego, qui n’avait pas vieilli entretemps. L’adolescent (Johnny Bates) était resté comme gelé dans une autre dimension, tandis que son autre personnalité virait à la folie.

Redevenu lui-même, le jeune Johnny jurait alors à son ex-mentor qu’il ne prononçerait plus jamais le mot magique, de peur de réveiller le monstre qui sommeillait en lui…

Tout ça se passait bien avant ce 14ème épisode de Miracleman. Oui, Miracleman puisque lorsqu’il traversa l’Atlantique pour être publié aux USA, Marvelman dut changer d’état-civil. Figurez-vous qu’il semblerait qu’il y ait là-bas un petit éditeur nommé Marvel (ça vous dit quelque chose vous ? Jamais entendu parler 😉 ). « Marvel », c’était un terme jalousement gardé et Moore en fut quitte pour rebaptiser sa série, portée aux Etats-Unis par l’éditeur Eclipse Comics.

Arrive le 14ème épisode, donc, superbement dessiné par John Totleben (connut entre autres choses pour sa participation à des épisodes de Swamp Thing écrits par le même Alan Moore). Il s’en est passé entretemps: Miracleman a eu un enfant. En fait alors que l’épisode s’ouvre, Miracleman découvre même sidéré que son bébé peut voler et parler avec un vocabulaire très évolué. Lui et d’autres alliés sont à l’aube d’un nouvel âge d’or pour l’humanité. L’ennui c’est que sa (très humaine) femme n’y trouve plus son compte. Entre un mari demi-dieu et un bébé surpuissant, une mortelle n’a pas sa place. Elle préfère les laisser. Miracleman, contemplatif, est partagé entre le deuil de son ancienne vie (humaine) et ce nouvel âge qui s’annonçe.

Mais avant ça, quelque chose va tout changer. Johnny Bates a été placé dans un foyer pour jeunes où il est le souffre-douleur général. Vous aurez beau le comparer à Peter Parker obligé de supporter les blagues de Flash Thompson, vous serez encore loin du compte: ses camarades de chambrée, après l’avoir copieusement tabassé, décident de l’humilier encore plus et de le sodomiser, dans une ambiance digne du film Délivrance. Le gamin résiste à l’affront et à la douleur mais à la fin, il n’y tient plus. Le mot est murmuré et, dans un grand éclair blanc, Bates cède la place à Kid Miracleman. La plupart de ses agresseurs sont incinérés par la chaleur. L’être malfaisant en décapite un autre et tue également le dernier survivant.

La page suivante, une infirmière qui a entendu tout ce raffut se précipite dans le couloir. Elle se trouve nez-à-nez avec Kid Miracleman, qui lui explique qu’elle a été la seule à bien le traiter dans cet endroit. Et il s’en va alors calmement, à pied. La femme, reconnaissante, remercie Dieu. Et puis non, Kid Miracleman revient tout aussi tranquillement vers elle: « Je suis désolé… Mais les gens penseraient que je me laisse attendrir ». Et d’un coup de poing, il lui enfonce la tête, ne laissant que la machoire inférieure. Et il repart calmement.

Alan Moore est dans ces passages tout simplement au top de sa forme. Dans le débat qui consiste à opposer les super-héros « old school » (sorte de boy scouts résolument optimistes) et la tendance plus noire qui s’amorcera à partir de la fin des années 80, lui a choisi. Il n’y a rien de contradictoire à confronter l’idéalisme avec un opposé plus cynique. Au contraire, même, les deux, par contraste, en sorte renforcé. De la même manière que son Swamp Thing « écologique » affrontait un Floronic Man tuant des gens à grands coups de tronçonneuse, son Marvelman/Miracleman était déjà un signe annonciateur que pour que les héros soient à la hauteur il fallait aussi que les ennemis, en face, ne soient pas des enfants de choeur. Moore continuerait plus tard sa démonstration à travers sa vision du Joker dans Killing Joke…

(Par souci de contexte, ayant découvert d’abord le personnage dans son édition américaine, c’est pour cette raison que je commente plus précisément Miracleman que la version anglaise. Si vous avez la curiosité de (re)parcourir Miracleman #14, vous y trouverez en prime une courte histoire de Doug Moench et Jim Sullivan avec un héros affrontant un scorpion géant à la suite d’un problème de disquette alors que Marvelman s’accompagnait au Royaume-Uni d’autres séries).

[Xavier Fournier]