Comment les comics sont perçus de ce côté de l’Atlantique

Bonjour à tous. C’est votre capitaine qui vous parle. Je vous propose un voyage aller-retour des deux côtés de l’Atlantique. Nous parlerons comics, artistes, industrie et j’exprimerais comment et pourquoi certaines choses sont ressenties différemment selon qu’on soit dans l’Ancien ou le Nouveau Monde…

Mais premièrement… Laissez-moi me présenter. Il y a bientôt six ans, en 1998, j’ai créé (avec l’aide de quelques amis) le premier magazine professionnel français intégralement consacré aux comics américains: Comic Box. Après trois ans de publication et 35 numéros, nous dûmes hélàs suspendre ce mensuel en raison de problèmes financiers que connaissait la compagnie éditrice. Après avoir réussi à sauver notre titre du cimetière des compagnies disparues, nous avons trouvé refuge chez Editions USA, chez qui Comic Box a été ranimé sous la forme d’une anthologie annuelle. Et grâce par ailleurs à Caleb Gerard et Richard Starkings, il y aura aussi désormais une petite planète Comic Box dans l’univers de Comic World News (le site américain où parait, en anglais, la chronique From The Other Side.

Maintenant que nous nous connaissons un peu mieux les uns les autres, allons-y, discutons…

FANTAISIES

L’Europe est souvent vue par les pros des comic-books Américains comme le Valhalla des artistes. Prenons un marché que je connais bien, la France, en tant qu’exemple. Ici, nous avons deux réseaux de distributions pour les comics. Les kiosques et les librairies (ou rayons librairies des grandes surfaces). Ce que les américains appellent le marché direct, à savoir les comic-shops, ne représente pas une donnée significative (moins de 60 vrais boutiques dans tout le pays.

Les kiosques sont l’endroit où les comic books conquirent le public. Dans les 60’s et les 70’s, un ou deux (selon l’année) éditeur dominait le marché. La plupart des titres venaient de Marvel. Beaucoup de gens de cette génération, moi inclus, grandirent en lisant des titres anthologiques comme Strange ou Titans qui contenaient trois ou quatre séries pour un prix relativement économique. C’est là que les X-Men débutèrent au commencement des années 70 et devinrent un nom très populaire ici, bien avant qu’ils ne le soient aux USA, tandis que les Vengeurs n’eurent jamais le même impact sur l’audience.

Et puis dans les années 90 ce marché a commencé à se réduire. En 1997, les éditions Panini ont récupéré la licence Marvel, laissant Image et DC au traducteur historique, Semic. Mais les ventes continuaient de se tasser. Il était clair que pour survivre ces acteurs du milieu devaient transposer ailleurs le combat. Et ailleurs voulait dire dans les rayons des librairies. C’est là en effet qu’on trouve les autres BD, traditionnellement publiées au format album, avec des couvertures en dur (bien que des BD comme Spirou ou Lanfeust sont aussi sérialisées sous forme de magazines en kiosques). Tous les éditeurs européens ont utilisé ce format depuis les années 60. Les ventes peuvent aller de 2000 exemplaires jusqu’à plusieurs millions, tout en restant sur le seul marché de la France.

C’est là que les gens vont vraiment acheter leurs bouquins (et dans certains magasins, ils profitent du voyage pour acheter CDs et DVDs). Beaucoup d’amis américains liés à l’industrie des comics me confessent qu’ils ont des difficultés à comprendre comment quelqu’un peut suivre une série sur un rythme si lent (un à deux ans entre chaque album).

Certaines sagas comme XIII, Astérix ou Largo Winch existent depuis plusieurs décennies. Chaque volume étant constitué de 48 pages. Et dans la majeure partie de l’Europe, le système est le même. Et donc les éditeurs connus en France pour importer des comics ne pouvaient que logiquement s’y intéresser. De nos jours, la plus grande partie de leurs bénéfices se trouve sur ces livres. Panini et Semic produisent ainsi un résultat qui a l’air et le format des albums américains mais qui contient cependant toujours les comics de nos potes américains !

Pour faire court: quand nous voyons comment le marché américain est en train d’évoluer, il semble que le modèle européen est progressivement en train de s’y imposer, à la place du standard classique des comics mensuels. Je sais que certains se souviendront que quelques indépendants, il y a des années, ne publiaient déjà plus des fascicules mais de vrais albums. Ces initiatives, ces trentes dernières années, n’étaient pourtant pas le fait des principaux éditeurs.

Récemment, Marvel s’est démené pour créer une division consacrée aux versions hardcover de leurs TPB (ce qui n’était pas leur politique jusqu’ici). Et DC a pris le risque de lancer directement de nouveaux produits à succès directement en tant qu’hardcovers, comme Wonder Woman: The Hiketeia ou JLA/JSA. Mais est-ce que pour autant le grand public se laisse conquérir ?

Il y a quelques années, j’étais passé par New York. Il y avait déjà des comics books dans des chaînes comme Barnes & Nobles ou le Virgin Megastore. Mais ils n’étaient pas mis en évidence dans les rayons. Il fallait les chercher. En Europe, s’il y a maintenant des rayons BD mis en évidence dans les super-marchés parce que, un jour, quelqu’un appelé Leclerc, fan de BD lui-même, a décidé que ses magasins donneraient enfin une place décente à la BD. Et la concurrence suivit…

Cela veut-il dire que le modèle de distribution européen est parfait ? Loin s’en faut. Il a son lot de problèmes. D’abord, il n’est pas flexible. Il y a des périodes de l’année où l’on ne peut tout simplement pas sortir d’album. L’été pas exemple. Pourquoi ? Parce que les distributeurs des librairies ont ici décidé que « personne n’achète d’albums en été ». Donc ils ne disposent pas de nouveaux titres sur les rayons. C’est Juin ou Septembre. Point.

L’autre souci, c’est que les commerciaux qui placent les albums sur les points de ventes ne savent eux-mêmes pas très bien ce qu’ils vendent. Ils commençent à prospecter trois mois avant la sortie du bouquin et n’ont que quelques éléments sur le contenu, pour caser le produit aux revendeurs, ce qui est logique puisque trois mois avant, le produit n’est pas imprimé. Ajoutons le fait qu’il est encore interdit de faire de la pub à la TV pour des livres (à la différence de ce qui se fait maintenant pour la presse) et vous comprendrez que la raison pour laquelle les BD se vendent si bien ici, finalement, tient à de la chance plus qu’à autre chose…

SE CAMOUFLER TOUT EN CHERCHANT

Alors est-ce que ce modèle serait transposable aux USA ? Je ne le pense pas. Il est évident qu’il y aura plus de TPB, plus de « hardcovers », plus d’albums en général. Et l’audience est toujours cliente pour plus de qualité sur les titres. Chacun sait que la qualité demande du temps. Les comics, à l’exception de quelques icones, ne sont plus réellement mensuels, même si les éditeurs utilisent plein de trucs pour le cacher.

Marvel a son coup de la « creative team en alternance » tandis que DC demande à ses équipes de livrer encore plus d’épisodes finalisés d’avance avant que la série soit en pré-commande. La bonne nouvelle, c’est qu’ils ont besoin de plus de bras pour produire les comics. La mauvaise nouvelle c’est que ce système ne saurait durer longtemps. Et encore plus si les séries ne répondent pas aux attentes. Mais ça permet de gagner du temps tandis que tout le monde se creuse la tête pour trouver ce que pourrait être la prochaine évolution du système de distribution.

Pendant ce temps, la Manga a conquis les USA et botté le derrière de tout ce petit monde avec des chiffres de ventes si hauts que personne, chez les éditeurs de comics, ne se souvient de l’effet que ça fait d’avoir de telles ventes. Une fois encore je vais prendre un exemple qui nous est familier ici. La Manga n’est pas si nouvelle. Dragonball est arrivé par chez nous en 1988 mais la part de marché des mangas s’est depuis multipliée des centaines de fois. Est-ce que l’invasion Japonaise peut-être contenue ? Non. Peut-elle être contenue ? Oui. Certains éditeurs, des deux côtés de l’Atlantique ont trouvé leur solution: produire des BD qui ont le goût des mangas tout en suivant des standards professionnels occidentax. Sans oublier l’école venue de Chine et de Hong-Kong (Tony Wong, Andy Seto, etc.), qui intégre ensemble le meilleur de ces mondes.

Finalement, nous vivons sur un petit monde…

[Fabrice Sapolsky]

Dans un prochain épisode de From The Other Side :

Bon, on a fait un peu dans le technique pour cette première fois. La prochaine fois nous nous arrêterons un peu plus sur les personnages et, à la lumière d’un renouveau de la série Alpha Flight, nous verrons, de notre point de vue, comment les comics US traite les personnages d’origine non-américaine. Restez à l’écoute !