Le troisième album de Conan Le Cimmérien chez les éditions Glénat sortira mercredi prochain. Mathieu Gabella et Anthony Jean nous montrent le barbare bien connu, maintes fois visité, sous un autre jour. Mais l’œuvre de Robert E. Howard, qui décrit le parcours du personnage en des points évolutifs de sa vie (pour schématiser, du voleur au roi), se prête justement au principe de la collection dirigée par Morvan et Louinet : revenir aux textes d’origines tout en permettant à des équipes créatives de produire, chacune, un visage de Conan.

Conan Le Cimmérien - Au-delà de la rivière noireConan Le Cimmérien – Au-delà de la rivière noire [Glénat]
Scénario de Mathieu Gabella
Dessins d’Anthony Jean
Parution aux USA le mercredi 12 septembre 2018

Pour bien des générations de fans, Conan est UN personnage, UN visage, UNE apparence, délimitée quelque part entre les peintures de Frazetta, les dessins de Buscema et le physique d’un Schwarzenegger en pleine jeunesse. En fait, comme l’explique d’ailleurs très bien le complément critique du présent album, Robert E. Howard a fait passer à son personnage bien des stades de la vie, bien des ambiances, selon son propre état d’esprit où sa volonté de toucher à d’autres genres, malgré le fait que son éditeur lui réclamait encore et toujours « du Conan ». « Au-delà de la rivière noire » raconte les aventures d’un Conan embauché parmi les effectifs d’un fort assiégé par les Pictes. Remplacez « Pictes » par « Indiens » et vous comprendrez que le Conan de la nouvelle d’origine avait sans doute plus en commun avec John Wayne qu’avec Arnold. C’est dans cet espace ouvert que Mathieu Gabella et Anthony Jean s’engouffrent judicieusement, en partant d’un récit où le Cimmérien n’est pas forcément le plus barbare de l’histoire, alors qu’il travaille en mercenaire pour la « société » du moment. Exit, donc, le cliché du pagne en fourrure et ce qui va avec. Mathieu Gabella travaille beaucoup sur la tonalité de Conan, sur la voix, que ce soit celle du personnage ou celle du récit. En termes de narration, Gabella revient par moments vers le texte d’Howard en utilisant des commentaires, une véritable « voix off », qui vient expliquer ce qui s’est passé. Dans la scène d’introduction, on se dit qu’il s’agît de négocier le virage, d’aller du matériel romanesque vers l’image. Mais on retrouve cette « voix » plus loin dans l’album, pour des flashbacks, où elle instaure parfois une ambiance déséquilibrée. D’une part parce que le commentateur à tendance à nous réexpliquer ce qu’on voit à l’image (avec un effet voisin des voix off dans le Dune de Lynch). D’autre part parce que le passé littéraire cohabite peu avec une action que l’on observe en train de se dérouler. Mais ce flou occasionnel (et très limité dans l’album) est largement compensé par une excellente mise en place de dialogues qui sont naturels pour les protagonistes, tout en rendant justice au phrasé howardien. Pour exemple, le passage qu’on trouve dans le roman d’origine, « Le jour où ils fumeront ma tête, toute la rivière sera au courant, grogna Conan. On entendra les femmes pictes se lamenter et pleurer leurs morts jusqu’à Velitrium... » devient, sous la plume de Gabella « Le jour où ils fumeront ma tête, on entendra les femmes pictes se lamenter et pleurer leurs morts bien au-delà des colonies. » L’adaptateur garde donc l’essentiel, le caractère.

« Tu préfères trahir un picte, ou les hommes du fort ? »

Conan, c’est une madeleine de Proust pour des générations de lecteurs/spectacteurs. Avec tout ce que cela implique de rapport personnel, ambiguë et irrationnel. Dans ce genre de situation, l’idée de fidélité à l’œuvre se mélange assez régulièrement avec la volonté que le résultat ressemble à l’œuvre telle qu’on l’a découvert. D’où un paradoxe : Dans le cas présent il y a sans doute une part non-négligeable des « Conanophiles » qui gardent un souvenir ému du film Conan de 1982 en s’attendant que toute nouvelle version s’en approche. Pourtant, le Conan de 1982, en termes de fidélité, repose sur un méchant – Thulsa Doom – qui vient de Kull, une toute autre création d’Howard. C’est à peu près aussi « fidèle » qu’un film qui nous expliquerait que Spider-Man doit ses pouvoirs à Magneto. Le paradoxe des Conan de Glénat, c’est donc qu’une partie du public peut les prendre en main en ayant des attentes de fidélité sans réaliser que la fidélité n’est pas celle que l’on croit. Anthony Jean prend donc un « risque » ne se soumettant pas au physique du Conan attendu. Fini le look d’un Prince Vaillant sous stéroïdes. Ce n’est pas le Conan de vos 14 ans (enfin, sauf si vous avez 14 ans au moment où vous lisez l’album, évidemment) mais, surprise, le Conan de vos 14 ans n’était pas non plus celui qui avait précédé. C’est en se reportant là aussi au roman d’Howard, en imaginant à quoi ressemble un mercenaire qui a déjà bourlingué, qu’Anthony Jean arrive à ce Conan crédible, qui n’a pas les muscles d’un culturiste mais porte les balafres des batailles passées. Un Conan qui se rase les tempes et de se ramène les cheveux en arrière, tout en gardant l’épée à la main. Un Conan qui délaisse la « madeleine » qu’on associe nostalgiquement à Howard pour revenir à ce que disait Howard. Une bonne manière de s’intéresser au mythe conanesque dans la fidélité, sans faire dans la redite. Ce Conan de Gabella et Jean ne trahit rien. Il évoque fidélement, sous un angle différent des voies déjà (ré)explorées.

[Xavier Fournier]