[FRENCH] Certaines bandes dessinées sont faites pour permettre de mieux comprendre le monde et s’arrêter en quelques bulles sur la dérive de sociétés postmodernes peu favorables à l’idée de grandeur. D’autres, clairement non. Comme on lit, avec une culpabilité artificielle, un roman de Jean d’Ormesson dans le métro aux heures de pointe, voici la bédé rince-tête, pensée pour faire du bien. Et pis c’est tout. Le « Terror Inc. » de David Lapham (« Stray Bullets », « Infinite Crisis ») et Patrick Zircher (« Iron Man », « Thor Ages of Thunder ») est définitivement à ranger dans cette deuxième catégorie. Mini-série en 5 épisodes publiée par Marvel en 2007, elle relançait via le label mature « Max » un personnage créé en 1988 sous le nom de « Shreck » par Daniel Chichester (« Elektra Assassin » avec Bill Sienkiewicz), Margaret Clark (« Star Trek ») et Klaus Janson (« Batman: The Dark Knight Returns », « Amazing Spider-Man »). Concept trash qui avait été encouragé par Jim Shooter, puis englouti avec le départ de ce dernier, ce tueur à gages putréfié réapparut en 1992 dans les pages de « Daredevil », et connut même brièvement les honneurs d’une série régulière. Près de quinze ans après ses dernières punchlines, cet oublié du Marvelverse a donc pu profiter d’une réécriture en profondeur et sans grandes restrictions. Emotions garanties.

Some kind of monster

Il y a plus de 1500 ans, le bien-nommé M. Terror (« Shreck », en allemand) a été maudit. Pillard sans vergogne, ce Vandale participa au sac de Rome (455), et devint immortel en tuant une créature tentaculaire envoyée en représailles par les sorciers de l’Empire. Avec les premiers lambeaux de chair qui se détachaient de sa trogne, il fut chassé de son clan et son corps commença littéralement à se décomposer. Pour survivre, il dut bientôt récupérer des membres de substitution sur des animaux vivants…

Plusieurs siècles passèrent, lorsqu’un jour son destin le conduisit sur la route de Draghignazzo, seigneur des chevaliers noirs alors dominateurs sur l’ensemble de l’Europe. L’homme sans mort devint son loyal écuyer, son plus fidèle soldat. Il devint aussi l’amant de la reine, Talita, à la disparition du leader. Mais la longue pénitence de Terror ne faisait que commencer, puisque la belle devait bien vite mourir dans une embuscade fomentée par des vassaux dépossédés de leurs terres. Animé par son instinct de vengeance, pleurant et étreignant sa douce, le chevalier immortel prit un bras et une jambe à la défunte, les greffa sur son propre corps grisâtre et batailla autant qu’il le put pour s’extirper du bourbier. Un bras, voilà donc ce qu’il restait de Talita. Mais limité par le temps, Terror le maudit ne put se résigner à perdre encore le dernier signe de cet amour. L’intervention d’une sorcière des basses terres lui permit alors de sceller irrémédiablement son corps en état de décomposition permanente à cette relique d’une humanité disparue.

Los Angeles, 2007. Le tonique M. Terror traine désormais sa carcasse en toute « classitude », a fondé sa petite entreprise de liquidation expresse, et vend sa gâchette au plus offrant. Question santé, ce cadavre exquis reste demandeur de toutes les greffes possibles. Au menu de la prochaine mission, un contrat chez des huiles du renseignement nord-américain… Terror va vite comprendre qu’il est tombé dans un traquenard…

« Le festival des asticots… »

Comme il a bien grandi, ce jeune artiste ! Découvert notamment lors de son passage sur les « Thunderbolts » (après le départ de Mark Bagley, Marvel, 2001), le style de Patrick Zircher semblait alors se glisser à merveille dans les traits de son prédécesseur. Devenues vraiment abouties, plus personnelles aussi, ses illustrations sont ici plus fluides que jamais. Ca bastonne, ça gicle dans tous les sens, ça vit encore… c’est tellement énorme en termes d’excès graphiques que ça en devient désopilant. A lire en écoutant du Disturbed (ou pas, c’est comme on veut en fait…).

Niveau scénario, le rythme est bien tenu tout au long des cinq épisodes, avec une mention spéciale pour les premières pages. Alors original, le synopsis ? Ça reste à voir, mais là n’est finalement pas l’essentiel. Ces aventures improbables du mercenaire cadavérique présentent l’immense avantage de donner un background modernisé à un personnage resté longtemps dans les limbes du catalogue Marvel. Comme David Lapham pouvait le dire en préface de ce volume, ce relatif anonymat autour du personnage est probablement à l’origine du degré de liberté assez étonnant dont a pu jouir l’auteur. Et on se dit que Joe Quesada a bien fait les choses en dotant la Maison des Idées de ce label « Max »…

Les bras nous en tombent !

Prudence, qu’on s’entende bien : cette bande dessinée est strictement réservée à un public averti. Prise au premier degré, elle pourrait déranger pas mal de monde, tant il est vrai que les gerbes de sang, les membres découpés, et les corps en putréfaction y abondent – sans tomber toutefois dans le registre du « discutable ». Pourtant, assez étonnamment, et sans être un fanatique du gore – bien au contraire même – on se surprend rapidement à dévorer les pages aussi furieusement que s’abat la misère sur le monde. Dernier atout, et non des moindres, la qualité de la traduction est excellente. Amis majeurs, amis rieurs, foncez. Vous ne verrez plus jamais les grenouilles de la même manière.

[Nicolas Lambret]

« Terror Inc. – Plan de démembrement », par David Lapham (scénario) et Patrick Zircher (dessin), Panini Comics, Coll. Panini Dark Side, octobre 2009, 100 p.