Lancer une série « tout simplement » intitulée « America » par les temps qui courent, alors que l’actualité polarise, radicalise, divise, c’est un pari en soi. Quand le nouveau titre de Marvel a pour protagoniste principale une héroïne hispano et lesbienne, cela devient gonflé et ambitieux. Mais, loin d’une prise de position, America Chavez s’égare dans un mode fantaisiste, loin des priorités promises.

America #1 [Marvel Comics]
Scénario de Gabby Rivera
Dessins de Joe Quinones
Parution aux USA le 1er mars 2017

Lancée il y six ans dans les pages de la série Vengeance de Joe Casey et Nick Dragotta, revue depuis dans les rangs des Young Avengers, d’A-Force et des nouveaux Ultimates, Miss America Chavez est un personnage diablement intéressant, avant tout pour son (sale) caractère, son franc-parler et sa capacité de réaction. Avant de prendre en compte ses particularités ethniques ou sexuelles, il faut la comprendre comme une sorte de Power Girl injectée dans l’univers Marvel et qui n’aurait pas pu, jusqu’ici, voler de ses propres ailes, jusqu’ici utilisée comme un membre (et pas toujours un personnage principal) dans les séries citées ci-dessus. Lui donner, enfin, sa série personnelle c’est donner la parole à une femme de caractère qui n’avait pas, jusqu’ici, toute la place pour donner tout son potentiel. Ajoutez à cela que sortir une série sur une héroïne hispano titrée « America » dans l’Amérique d’aujourd’hui sonne quand même comme une promesse de pertinence. Sauf que le scénario de Gabby Rivera s’installe assez vite dans le premier degré, en semblant déterminé, d’abord, à prouver que le personnage est compliqué. Bouts de missions, référence à des groupes qui n’opèrent plus aujourd’hui et regards obliques vers son origine… Autant parfois les numéros zéro sont superflus, autant ici cela n’aurait pas été du luxe afin de synchroniser les montres de tout le monde. Ce qui fait que dans les premières pages on a l’impression que l’auteur ne sait pas trop sur quel pied danser. On s’intéresse plus à ce que FAIT America qu’à ce qu’elle veut dire ou représenter… Avant, enfin, d’arriver à une scène qui parle effectivement de sa vie de couple (mais pour assez vite la mettre entre parenthèse). Cette scène, d’ailleurs est le seul gage de réalisme qu’on peut trouver dans le numéro.

« Why did that feel a little too easy… ? »

Les dessins de Joe Quinones (et l’encrage de Joe Rivera) sont superbes et efficaces. Ils sont un atout majeur de cette série. Mais l’histoire, elle, reste « petit bras » par rapport à ce que l’on pouvait attendre. Parce qu’en fin de compte, America Chavez est sympa, elle fait des hugs avec ses copines et ainsi de suite, on voit par endroits son côté « grande gueule » mais… elle parle de tout sauf de la réalité et le fait de la voir quitter sa copine (qui est ancrée dans la normalité) pour partir faire ses études dans une sorte de campus interdimensionnel fait qu’on part dans de la fantaisie. Non pas que les auteurs soient *forcément* obligés de tout politiser à bout de champ mais voici un personnage parfait pour dire des choses qu’on expédie dans un contexte imaginaire, dénué de lien avec le quotidien. On a l’impression qu’America Chavez fait le chemin inverse des Green Lanterns de Denny O’Neil et Neal Adams. Ayant tout pour parler du monde contemporain, peut-être plus encore que Ms. Marvel ou Captain Marvel, America se réfugie dans un monde déconnecté du quotidien, dans ce campus où l’on donne des cours d’Histoire concernant d’autres planètes et surtout pas le réel. Même si la série était titrée Miss America (c’est à dire que l’on voulait entrer dans le même registre que Justice League of America, où la notion d’Amérique est finalement assez absente), ce serait déjà en soi faire un usage poussif d’un personnage pourtant intéressant. Baptiser la série « America » tout court puis partir dans un équivalent intergalactique du campus d’Harry Potter, c’est vraiment faire tacitement des promesses et ne pas les tenir. Dommage ! La série est dessinée de façon très agréable, espérons que les histoires à venir recentreront les choses.

[Xavier Fournier]