Quiconque réside sur la planète « comics » le sait : 2019 marque le 80° anniversaire de Batman, déclenchant hommages, émissions, hors-séries et tout ce que l’on peut imaginer dans le genre. Dick Tomasovic porte un prénom prédestiné pour s’intéresser aux justiciers de Gotham. Mais c’est aussi un universitaire, professeur à l’université de Liège en études cinématographiques et en théories et pratiques des arts du spectacle. Lui, les 80 bat-bougies, il les souffle avec Batman, une légende urbaine, à paraître cette semaine chez Les Impressions Nouvelles. Il tente d’y délimiter les contours d’un personnage qui, depuis des décennies, se plait à conserver un caractère indéfinissable.

Batman, une légende urbaineBatman, une légende urbaine [Les Impressions Nouvelles]
De Dick Tomasovic
Parution le jeudi 2 mai 2019 – 144 pages – 12 euros

Batman n’a pas de superpouvoirs et pourtant, parfois on pourrait croire le contraire. Il est wagnérien, « larger than life » diraient les anglosaxons. La longueur de sa cape défie parfois la physique. C’est que, mortel fictif, il n’en est pas moins une certaine forme de demi-dieu, voir de dieu tout court. L’expression est si utilisée qu’elle est devenue un lieu commun, une véritable porte déjà enfoncée de longue date : Oui mais les super-héros sont une mythologie moderne ! Mais pas que… Marchant sur les pas d’Umberto Eco, Dick Tomasovic explore l’idée que, plus qu’un mythe, Batman est une légende. Et – comme le titre l’indique, une légende urbaine. Réduire cela en quelques lignes a toutes les chances de générer des malentendus. Oui, vous n’avez pas attendu ce livre pour réaliser que Batman est un héros urbain, lié à la ville. Mais ce que l’auteur dégage ici, c’est l’idée que Batman est comme une rumeur que se transmettent à la fois les auteurs et même, dans certains épisodes, une partie des personnages. Toute la différence entre l’alter-ego de Bruce Wayne et le tout-venant des super-héros tient en cette comparaison que fait Dick Tomasovic : Metropolis (la cité de Superman) n’est qu’un décor, là où Gotham City est une ambiance. A partir de là, c’est ce qui permet au personnage d’avoir des contours indistincts, variables, tout en restant très reconnaissables. Batman, une légende urbaine se demande donc à voix haute (tout en donnant des éléments de réponse) comment le héros des dessins animés de Paul Dini et Bruce Timm peut être aussi celui des films de Christopher Nolan, des comics dessinés par Mike Mignola ou même scénarisés par Tom King. L’ouvrage traite en effet aussi bien des origines du personnage en 1939 que de ses péripéties les plus récentes, moins peut-être de la version de Zack Snyder mais sans doute aussi parce qu’il ne s’agit d’un Batman « en équipe » (c’est plus le personnage en solo et ses séries personnelles forment le cœur du sujet).

« Batman n’existe pas »

En 144 pages, il ne s’agît pas d’une étude de l’histoire du personnage. Plutôt d’un portrait, d’une recherche sur ce qui fait son caractère à travers les médias et les versions. En cela Tomasovic rejoint les idées d’un Grant Morrison qui aime à parler des héros de comics comme étant « prismatiques ». Morrison, aussi, pour tout ce qu’il a fait autour de Return of Bruce Wayne et un concept de Batman transmis sur des générations. En faisant remonter des épisodes scénarisés par Dennis O’Neil, des bouts de films, de série TV ou de dessins animés, l’universitaire fait ressortir ce qui est commun, ce qui se complète. Batman est un être vaporeux, une silhouette, une ombre, un concept polymorphe que l’on peut prolonger et mettre à jour au fil des décennies en gardant les valeurs de bases. Superman, l’homme des pouvoirs extraordinaires, doit tout montrer. Batman, lui, doit exprimer. Etudiant différents médias, Tomasovic s’intéresse aussi à une sorte de bouche-à-oreille, à une généalogie des idées et de comment elles sont adaptées d’un support à l’autre. On y trouve ainsi classé ses rencontres avec Sherlock Holmes, avec Ace le Bat-Chien et bien entendu les variations de ses amitiés avec le Commissaire Gordon. Ce qui fait que peu importe où votre premier contact avec Batman est intervenu. Au détour d’un comic-book ? Lors d’une matinée de dessin animé ou dans un cinéma démodé ? Peu importe, vraiment. Batman, une légende urbaine vous prend à votre point de départ et vous propose, à travers une ballade parmi les diverses incarnations du héros, de mieux le comprendre. Forcément, si l’on envisage Batman comme une rumeur, une idée, le Dark Night : A True Batman Story de Paul Dini prend ici toute sa place. Et il n’est pas le seul. Dans un style didactique et simple, ce livre petit mais intéressant nous aide à mieux comprendre ce qui se passe dans la tête de Batman (qu’il ait les traits d’Adam West, sorte du crayon de Frank Miller, de Tony Daniel ou de celui de Sean Murphy)… et aussi dans la nôtre quand nous le lisons.

[Xavier Fournier]