[FRENCH] Créé en 1985 par Alan Moore («The Saga of the Swamp Thing» #37), puis développé par Jamie Delano et John Ridgway (dès 1988), le personnage de John Constantine aurait de quoi effrayer pas mal de lecteurs potentiels. Ses thématiques lovecraftiennes, peut-être ? Probablement moins, en tout cas, que sa longue continuité de plus de 200 numéros qui aurait de quoi rebuter le jouvenceau fraîchement tombé sur son imperméable beige. Et si, justement, on vous donnait la possibilité de sauter dans ce train en marche, à l’occasion d’une histoire pensée comme un « relaunch ». Car, avec le run d’Andy Diggle (2007-2008), le novice peut s’appuyer sur des références brillamment amenées et expliquées, sans que le récit n’en soit alourdi pour les fanas de longue date. Principalement regroupés sous le nom de « Joyride » dans leur version originale, ces épisodes constituent un véritable retour aux bases pour l’occulte enquêteur brûleur de blondes…

Hell wasn’t built in a day

John Constantine ne démarre pas ce TPB au mieux de sa forme. Ligoté dans la Tamise, menacé par un raté de la gâchette nommé Webb, il va néanmoins réussir à se tirer du mauvais pas et parviendra même à récupérer « sa » demeure de Ravenscar à la barbe de Pearly Grey. Mais là n’est pas le plat de résistance… car le seul combat que Constantine livre véritablement, c’est celui qui doit lui permettre de surmonter ses démons intérieurs. Et là encore, attendez-vous à du lourd question étrangetés… Ailleurs, dans le quartier de Hunger Hill, un père cherche à retrouver les crapules qui ont renversé la poussette de sa fille alors qu’ils roulaient dans une voiture volée. Bientôt, l’homme sera contacté par une étrange communauté philanthropique établie à Lychgate, dans le Sud-Est de l’Angleterre. Ces gens disent pouvoir panser ses plaies…

Retour… de flamme

Grâce à la plume très habile du britannique Andy Diggle (« 2000AD », « Thunderbolts », « The Losers »), cet album repose sur deux phases bien copieuses. Les premières pages, centrées sur le personnage errant de Constantine, lui permettent de réinvestir son imperméable avec une force, un charisme et un détachement que l’intéressé pensait avoir perdu pour toujours. Boum, le décor est posé, avec l’ancien asile de Ravenscar (devenu un Hôtel-Casino entre-temps) pour « antre de la bête ». Il est vrai que l’affrontement avec Nergal, qui avait arraché le bras et la vie de la petite Astra n’a jamais complètement été dépassé. Ce story-arc marque donc un nouveau départ : « Un souffle de vent nettoie mon âme. Et tout à coup, je redécouvre qui j’étais avant toute cette merde… avant Newcastle. Un effronté. Doué d’une totale confiance en soi. Et d’une arrogance aveugle, stupide… Et ce sentiment de contrôler pleinement sa vie, son destin. Indestructible. J’avais oublié cette sensation. Et vous savez quoi… ? C’est bon d’être de retour. »

Finement, le propos glisse ensuite vers une mission de taille pour l’inspecteur, lorsque s’entremêlent les sorts de délinquants-losers de quartier, de fous désireux de se substituer aux autorités judiciaires ou encore de leurs tristes manipulateurs. Parce que la cité de Hunger Hill sombre un peu plus chaque jour, chacun a des comptes à régler, armes à l’appui, quitte même à recourir aux pires « shamans celtiques renégats » pour y retrouver ses billes. On plonge littéralement dans les abîmes d’une humanité prête au pire pour tromper l’ennui, semer le chaos ou se faire vengeance.

La mal et la violence sont omniprésents, et sont les deux mamelles pendouillantes d’une société dont les repères ont sauté. Piégé dans la « cage aux âmes », tout le monde « cherche la sortie » et Constantine est dans les parages pour orienter les damnés. L’inspecteur balafré est représenté comme un pénitent heureux d’évoluer, avec le plus grand cynisme, entre les enfers et la lie de notre siècle. Mais plus largement, derrière le destin d’un quartier désœuvré, Andy Diggle nous propose une vue superbe sur l’abjecte coulisse. La misère servant, bien sûr, de lit à toutes les ambitions. En fin de volume, Son Excellence Lord Burnham ne dit-il pas : « Croyez-moi, Hunger Hill n’est que le commencement… » ?

Mais une bonne histoire ne pourrait être totalement enivrante sans un dessin au diapason. A ce niveau, l’ensemble est soutenu, disons-le, par un Leonardo Manco (« War Machine ») de grand talent. Son trait précis, élégamment épaissi et « cradé » par l’encrage, contribue largement à l’envoutement. Le résultat, entre « artish », « indie » et « grand public », renvoie à une esthétique proche de celle d’un illustrateur comme Pushead.

De l’art de vaincre un démon (cinématographique)

Avec l’arrivée des mois « sombres », qu’il est bon de dévorer, la nuit venue, une bonne BD bâtie sur l’introspection, le paranormal et même l’occultisme. Construite pour emporter dans son tourment le lecteur profane, la trame de ce « Retour aux Sources » pourrait contenter le plus exigeant des scénaristes hollywoodiens. Avec un personnage au potentiel énorme – ce TPB en est, s’il le fallait, la preuve –, comment a-t-il été possible d’accoucher du désastre incarné par le tendre Keanu Reeves à l’écran ? (2005) Encore un mystère de plus pour John Constantine, sans doute ! Quoi qu’il en soit, ne passez pas à côté de ce superbe album, accessible et intelligent.

[Nicolas Lambret]

« John Constantine Hellblazer : Retour aux Sources », par Andy Diggle (scénario), Leonardo Manco et Danijel Zezelj (dessin), Editions Panini, Coll. Vertigo, février 2011, 300 p.