[FRENCH] En 1995, le brillant Grant Morrison (« Supergods », « New X-Men », « Batman Inc. », « The Invisibles ») publiait chez Vertigo Voices un one-shot assez brut de décoffrage qui empruntait autant au dieu errant Dionysos qu’à Bonnie & Clyde. Naturellement, difficile aussi de ne pas lire l’histoire d’une cavale sans penser par ailleurs à Oliver Stone… Résultat ? Ce tonneau des Danaïdes est relativement vide de sens, en dépit de quelques dialogues bien sentis.

« He was a Sk8er Boi »

Dans l’Angleterre des « nineties », une jeune adolescente bien comme il faut constate les absurdités du mode de vie occidental moderne. Plongée dans un puits d’ennui, dans sa chambre banale d’une maisonnette qui l’est tout autant, elle décide, après une dispute à table, de quitter sa famille et de fuguer définitivement. Sa rencontre avec un beau ténébreux dénué de sens moral va lui secouer les hormones et la faire basculer dans une cavale dont le cinéma aime à dire qu’on ne sort pas indemne…

La vie, la vraie… Ah bon ?

Tout ici est abordé du point de vue de la jeune fille incomprise. Pas cool, ses parents ne conçoivent pas qu’elle puisse avoir envie de vivre sa sexualité ; trop pire, Paul, son petit ami boutonneux est plus intéressé par Terry Pratchett que par sa poitrine ; et puis les profs et le lycée ben c’est que des nuls : « Je ne sais pas. Des fois je déteste tout. L’école. Ma vie. Mon petit copain. Et les bouquins débiles qu’il lit. » Alors, forcément, la rencontre exaltée avec son beau buveur de vodka vagabond va faire l’effet d’un détonateur. Au programme, des meurtres gratuits, du lancer de parpaings, de la drogue à gogo et du tâté de postérieur. Bref, tous les clichés de l’iconographie rebelle sont enquillés avec une lourdeur pachidermique accompagnée d’une louche de sadisme. Dans cette descente de ski alpin, Grant Morrison ne rate aucune porte ! Pour justifier sa trame, le scénariste d’« All Star Superman » déclare dans la postface qu’il s’agissait de faire du jeune anti-héros une sorte de relecture du mythe de Dionysos. Pourquoi pas.

Mais bien vite, la rencontre avec la « Bande à Basile » auto-proclamée nihiliste et conduite par un sosie d’Andy Warhol, renvoie elle aussi le lecteur à ses heures de désœuvrement intellectuel les plus sombres : « Notre destination, c’est Blackpool, cette sale petite prostituée côtière avec ses carrousels et ses guirlandes lumineuses qui hypnotisent les masses pour mieux les soumettre. » L’objectif des joyeux lurons serait, a priori, de faire exploser la tour de Blackpool… Même pas cap ! Bref, « Kill your Boyfriend » jacte beaucoup et se montre aussi péremptoire qu’un insolent de quinze ans.

Ecrit, et c’est important, avant la sortie du film polémique de Stone, le récit le rejoint cependant dans les grandes lignes et son message pourrait être le suivant : voici ce que « la société » laisse comme marge de manœuvre à ceux qui désirent s’affranchir de la routine, à savoir la violence gratuite. Une approche excessive et simpliste, indéfendable, mais qui, et c’est sa seule contribution, a le mérite d’interpeler un jeune adulte. Passé la vingtaine, et avec un peu plus de plomb dans tête, ça s’arrête là. La conclusion, avec sa dernière planche, permet de rétablir in extremis une forme de nuance et une ironie abandonnées toutes deux quelque 49 pages plus tôt. Ouf !

Réservoir Rock volume 2

Pas idiote en soi, mais aussi tellement nihiliste et parfois ridicule car elle semble se complaire souvent dans le premier degré, « Kill your Boyfriend » est une BD dont on ressort pensif, un album qui vous fait réaliser que le temps passe et que les ressorts scénaristiques qui vous touchent aujourd’hui ne sont plus ceux qui vous faisaient transpirer le spleen à dix-huit ans. Et c’est aussi rassurant.

Fortuite mais trop éclatante, l’immédiate association avec le film « Natural Born Killers » d’Oliver Stone (« Tueurs Nés ») renvoie donc directement à une époque où les « djeuns » écoutaient Silverchair, Nirvana et Rage Against the Machine. Derrière une légitime blasitude sur le sort des jeunes générations et leur entrée dans la très policée société de surconsommation, le propos ne parvient que peut à décoller. Question de génération probablement. Trop daté pour votre serviteur, ce one-shot plaira cependant probablement aux lecteurs encore tourmentés par leur entrée dans le monde des « grands ». Car c’est vrai et Grant Morrison l’assène avec constance, la vie, ça craint. Mais dans le même registre de l’absurde, on préfèrera la dérision plus mature d’un bon gros « South Park » qui tâche.

[Nicolas Lambret]

« Kill your boyfriend », par Grant Morrison (scénario), Philip Bond et D’Israeli (dessin), Panini Comics, Coll. Vertigo, mai 2011, 50 p.