[FRENCH] En préface de notre album de la semaine, Todd MacFarlane, le père de « Spawn » et de « Haunt » – évoqué dans notre précédent billet –, se révèle élogieux. Un deuxième « French Spawn » après « Simonie » (2004) ? Il était carrément partant. Ainsi, après le succès remarqué de ce one-shot aux Etats-Unis, avait-il laissé la porte ouverte pour une deuxième contribution. Arthur Clare a donc rapidement fait équique avec Aleksi Briclot, dont les travaux n’ont eu de cesse de gagner en résonance depuis lors. Longtemps évoqué, puis repoussé, avant de paraître en VO en début d’année 2011, le projet conforte la portée de l’expérience. Tant et si bien qu’au sortir de cette deuxième aventure, Todd MacFarlane se dit désormais prêt à renouveler l’expérience transatlantique sur une base régulière. Quand on voit le fruit de cette nouvelle collaboration, à l’image du design d’un « UberSpawn », on comprend pourquoi…

En la sachant trop gueule d’ange…

Une petite fille perdue dans les rues de New York, accompagnée de son petit rat Yam, semble capable d’orienter les malheureux qui se présentent à elle. Spawn, interpelé par une émanation maléfique, croisera bientôt le chemin de la gamine. Ensemble, ils prendront la direction d’une lueur divine, le Horsaak El, sorte de phare céleste érigé en plein milieu de la cité. Sans leur intervention rapide, cette entité continuera de drainer toutes les âmes sans discrimination, qu’elles soient Justes ou Damnées, vers un terrible Enfer divin…

Hard as a rock

Parvenir à piéger le costaud Spawn en seulement quelques pages n’est pas une chose aisée. On parle en effet d’un personnage à présent réellement ancré dans le paysage de la popculture américaine, et riche d’une continuité de plus de 200 épisodes directs – nonobstant les innombrables publications plus ou moins associées. Réussir à le tourmenter, et rendre ses souffrances crédibles, alors même que le personnage fonde depuis vingt ans son existence sur un rôle d’écorché vif revenu des Enfers, est sans doute plus difficile encore. Partant de là, et avec la contrainte du format, il est évident que la mission d’Arthur Clare n’était pas simple. Pourtant, force est de constater qu’il y a matière à creuser dans ces « Architectes de la peur ». Si l’intrigue principale avance probablement trop rapidement, Clare parvient à créer une ambiance générale suffisamment brumeuse et inquiétante pour que le lecteur pardonne l’empressement de la narration.

Il y a d’abord la ville, et ce vaste plan d’ouverture sur une Grosse Pomme largement pourrie de l’intérieur. Une délicieuse virée dans les bas-fonds comme Spawn peut en proposer dans ces nuits d’errance. Ensuite, le personnage d’Ethan, figure à la fois juvénile et envoûtante, parvient à saisir chacun de ses interlocuteurs en leur promettant un échange qu’ils ne sauront pas refuser. Le brouillard, les couteaux et les premières lueurs mystiques finiront de réveiller l’intrigue. Ce colosse maudit, ce pourvoyeur d’asticots de Spawn croisera alors lui aussi la route de la petite, avant de découvrir le poids des apparences et de conclure, une fois de plus, un marché plus déséquilibré qu’escompté. Pas de bol.

En invoquant le mythe de Horsaak El et en faisant finement référence aux écritures apocryphes, Arthur Clare (pseudonyme de Jean-François Porcherot) nous propose un récit intelligent, immédiatement crédible et intégrable à la très ésotérique continuité d’Al Simmons. L’auteur, épaulé aussi par Todd MacFarlane, se permet en outre de rapprocher notre Hellspawn préféré de son frère idéaliste Marc, c’est habile. Enfin, que dire de cette phrase, prononcée dans les dernières planches de l’ouvrage par le héraut repenti de Malebolgia : « J’ai déjà botté le cul d’Urizen », sinon qu’elle vient à point nommé pour nous rappeler que Spawn n’est pas que contemplation et miséricorde. Le bourre-pif, ça le connaît aussi. Et parfois, c’est vrai que ça fait du bien… Bref, Clare mélange avec maîtrise et contribution personnelle les grandes lignes de force du personnage, pour un one-shot qui, en définitive, résiste aux tentations trop faciles, puisqu’aucun personnage iconique du grand barnum de la série principale n’est utilisé ici.

Mais si le scénario assume fort honorablement sa part du boulot, il est vrai qu’il est aussi véritablement transcendé par la patte graphique d’Aleksi (Briclot). Ce dernier, déjà illustrateur de « Simonie » et bien connu des amateurs d’heroic fantasy (pour les decks de cartes « World of Warcraft » ou « Magic the Gathering », notamment), démontre un talent rare, même si l’on cherche bien au-delà des comic-books.

Entre peinture classique et modernité torturée, le jeune illustrateur participe très activement à la qualité AAA de ce tome. Clairement, l’ouverture du volume arrache un « wow effect » comme peu d’autres. Plus sombre, plus mélancolique, plus costaud aussi dans sa mise couleur que sur le premier « French Spawn », Aleksi compte à présent parmi les grands noms de l’illustration française. Et puisque le garçon est un touche-à-tout, les amateurs de jeux vidéo devraient bientôt pouvoir retrouver son épatant univers dans un projet SF baptisé « Adrift » (http://www.dont-nod.com/category/projets/adrift-fr/).

Mythologie sans frontières

Après avoir confié les clés de la baraque à Greg Capullo, Ashley Wood, Philip Tan ou Brian Haberlin, Todd MacFarlane prouve une fois de plus qu’il est un homme de bon sens et un excellent dénicheur de talents en renouvelant sa confiance à l’équipe qui avait élégamment relevé le défi du premier Spawn « français ». Alex Nikolavitch est absent pour cette seconde itération, mais Arthur Clare lui succède très intelligemment. Les plus hermétiques estimeront qu’il y a une prime au fait que le projet soit « né » dans l’Hexagone, et il est vrai que des auteurs français dans l’aventure du comic-book, ça fait toujours bien plaisir… Mais là, avec notamment une copie graphique d’un tel calibre, il n’est pas utile de catégoriser, ni de rappeler la nationalité du contenu. C’est la classe… américaine ! Et, plus concrètement, d’un point de vue éditorial, c’est aussi une réussite réciproque pour TMP, puisqu’en donnant la possibilité à ces artistes de prouver leur coffre, même sur des formats limités, le père de Venom permet également à son héros d’acquérir les lettres de noblesse qu’un Batman a aussi gagné au fil des années avec la parution de mini-séries à fort caractère. Avec ce volume qui donne aussi envie de relire quelques épisodes de la saga principale, tout le monde s’y retrouve !

[Nicolas Lambret]

« Spawn, Les Architectes de la peur », par Arthur Clare, Todd MacFarlane (scénario), Aleksi Briclot (dessin), Delcourt, novembre 2011, 64 p.