[FRENCH] Pas de super héros, pas de destinées d’exception, pas de paillettes et de couleurs flashy… Rien que de l’ordinaire que Will Eisner transforme en or graphique. Trois récits blindés d’humanité qui reposent les yeux (les zombies à force, ça fout de la conjonctivite) et agitent les consciences (le quart d’heure citoyen). Drôle et intelligent, Le volume des Gens de New York d’Eisner vaut le détour et la rencontre pour nous entraîner dans leurs petites aventures qui finissent comme elles ont commencé : par un grand sentiment de solitude et d’abandon.

Facile de se fondre dans la foule jusqu’à devenir invisible… Et pourtant derrière l’anonymat,  recherché parfois, subi souvent, se cache des petites histoires et de grandes émotions. Will Eisner, en sociologue citadin et créateur de son microcosme crayonné, pointe une loupe humaniste sur trois personnages, héros des trois récits du dernier volume de la trilogie. Pincus, rêvant de devenir invisible mais qui se fait prendre à son propre piège. Morris, guérisseur, prisonnier d’un pouvoir qui l’exclu de la société. Herman et Hilda, qui diluent leur identité dans le sacrifice parental. Quatre anonymes qui prennent vie sous la plume de Will Eisner pour nous raconter leurs histoires comme des destinées en pointillées…

X in the city

Pincus flirte depuis son enfance avec la phobie sociale et s’arrange pour s’organiser une vie à l’écart de ses congénères. Calfeutré dans son cocon d’habitudes, Pincus est un homme qui se donne l’illusion du bonheur. Tout va pour le mieux dans le plus anonyme des mondes jusqu’au jour où un événement imprévu vient jouer les grains de sable dans le système bien réglé de Pincus. Une erreur dans la rubrique nécrologique du journal annonce la mort de Pincus. Quelques lignes qui font basculer sa vie dans le néant. Il rêvait de devenir invisible. Il l’est véritablement devenu, en subissant les conséquences de sa privation d’identité. Herman et Hilda aussi laissent leur identité en filigrane pour se consacrer aux soins de leurs vieux parents malades. Un sursaut de survie leur donne envie de rompre l’isolement et d’unir leur solitude mais la mère d’Herman refuse de donner sa bénédiction, en mettant, comme qui dirait, du gaz dans leurs rapports (les lecteurs qui voudront comprendre la métaphore n’auront qu’à lire l’histoire). La bénédiction, Morris, qui a reçu un don du ciel, essaie de la faire partager à ses congénères malades pour les soulager de leurs souffrances. Mais son pouvoir finit par le renvoyer à sa solitude et à l’isoler du reste du monde comme Pincus.

Traits d’union…

Loin du côté paillettes et fiesta, Will Eisner s’attache à nous montrer l’envers du décor de New York, celui des laissés-pour-compte qui restent dans l’ombre. L’histoire, ancrée dans les années 30 (et encrée en noir et blanc ), revêt une intemporalité inquiétante pour les citadins que nous sommes en majorité. Années 30 ou 21eme millénaire, les villes continuent d’être des gouffres d’identité qui plongent dans un maelström d’anonymat. Quand un visage familier, croisé jour après jour, disparaît de la circulation, un vide se crée, aussitôt rempli par un autre visage anonyme qui sort du lot le temps de se laisser absorber par la rue. Les héros d’Eisner portent leur solitude en étendard et peuplent les planches d’une mélancolie qui donne envie d’aller frapper à la porte de son voisin de palier dont on ne connaît toujours pas le nom après dix ans passés cote à cote.

[Ange Lise]

New York, Trilogie. Volume 3. Les Gens
Will Eisner
Editions Delcourt, 2008