Hit-Girl est en vadrouille au Canada. Mais elle est surtout littéralement prise au piège, la jambe coincée dans une mâchoire de métal. Le très prolifique Jeff Lemire (Black Hammer, Sentry, Royal City…) et Eduardo Risso (100 Bullets, Flashpoint Batman Knight Of Vengeance…) entretiennent la tension propre à la série mais forcent surtout l’héroïne à.… souffler et prendre le temps de quelques discussions.

Hit-Girl #6Hit-Girl #6 [Image Comics]
Scénario de Jeff Lemire
Dessins de Eduardo Risso
Parution aux USA le mercredi 25 juillet 2018

Hit-Girl, c’est un personnage au caractère bien trempé, avec une férocité telle qu’on a pitié, à l’avance, de quiconque tenterait de s’opposer à elle. Mais la force de la jeune fille est aussi ce qui fait sa faiblesse sur le plan du suspens. Un peu à l’image d’un Punisher dans le milieu des années 90, passé un certain cap on a totalement enregistré le fait que ces machines à tuer, véritables Diables de Tasmanie des comics sont en pratique indestructibles. Le scénario aura beau leur envoyer 80, non, 120 gangsters, on peinera à trembler pour eux. Jeff Lemire a visiblement fait cette analyse. S’il envoie Hit-Girl, ce n’est pas (enfin presque pas) par chauvinisme mais bien pour la projeter dans un contexte particulier, où tout est à la fois dangereux et isolé. Si Hit-Girl a été blessée, à l’issue du précédent numéro, ce n’est donc pas tant par le combat avec les gangsters que par un piège à loup, dans lequel sa jambe est prise. Puisque la jeune fille est invincible face à des gangsters, le danger doit venir du contexte. Bien sûr, on pourrait dire que ce danger est de courte durée, puisqu’elle ne va pas tarder à être sauvée. Mais l’idée est sans doute de la forcer à ralentir, de se comporter en personnage moins hystérique, afin sinon de souffler tout au moins de confronter son complexe d’Electre. D’une part avec un homme qui pourrait représenter pour elle une nouvelle figure parentale, d’autre part avec la visite d’un personnage que l’on ne pensait pas revoir dans cette série. Même si le combat reprend, fatalement, ses droits, Hit-Girl se retrouve coincée, non pas parce qu’elle serait moins dure à tuer mais bien parce que cette fois elle doit aussi sauver quelqu’un…

« Kid is a little fucking psycho. »

On connait l’argentin Eduardo Risso bien entendu pour ses projets phare tels que 100 Bullets mais plus largement pour un style reconnaissable entre tous, avec une délimitation des lumières et des ombres bien tranchées. C’est aussi (il le souligne à nouveau cette fois, si en était besoin) un « caricaturiste » de génie. Loin de la technique du « mannequin-type » utilisé par la plupart de ses collègues dans les comics, Risso ne se contente pas de représenter en boucle une sorte de caméléon interchangeable. C’est d’autant plus sensible sur Hit-Girl. Les dessinateurs de comics ne se dépatouillent pas toujours très bien de la représentation des enfants. Il y a souvent la tentation de les construire comme de « petits hommes », au mieux comme des adolescents. Risso, lui, tient compte des différences anatomiques de l’enfance. Profitant du décor de la montagne enneigée, il habille les premières pages de manière dépouillée, simple, qui contraste d’autant plus avec la violence et l’hémoglobine de de ce qui vient de se passer. Si les scènes d’intérieur sont plus chargées, elles ne sont pas moins riches en élégance, en simplicité. Le tout forme une sorte de western montagnard moderne, avec une petite touche symbolique (la scène de rêve). Lemire et Risso s’approprient Hit-Girl de façon si évidente qu’on aurait presque l’impression qu’ils s’occupent d’elle depuis des années.

[Xavier Fournier]