Kabuki, Green Arrow, Miss Marvel, Daredevil, Jessica Jones ; à travers tous ces personnages (et quelques autres), David Mack a considérablement enrichi l’esthétique du genre super-héroïque. Le style dit « arty » qui, en décoration, évoque une forte singularité et une grande palette de couleurs, semble approprié pour qualifier son travail. Mais ce dernier est si atypique que l’étiquette ne suffit pas. L’empreinte du dessinateur est l’une des plus appuyées depuis les années 90. En faire un moulage précis n’est pourtant pas facile. Car tout, dans l’œuvre de l’artiste, est en mouvement.

Sur la trace de David MackLe dessin dans la BD — et plus particulièrement dans les comics —, oscille en gros entre deux pôles : l’artiste vise soit l’évocation approximative (penchant impressionniste), soit le mimétisme le plus orthodoxe (tendance hyperréaliste). Dans le premier cas, si le résultat demeure réaliste (en termes d’anatomie, de perspectives, de proportions), il lorgne pour autant vers le schématique ; un seul trait suffira parfois pour la bouche ou les yeux, la musculature sera allusive, les vêtements ébauchés, les décors inachevés.

Le trait, pour servir ce projet esthétique, sera en général « jeté », épais. La trace du pinceau se verra tout autant que l’objet représenté. Dans le second cas, au contraire, l’artiste tend vers le photoréalisme. Tous les éléments du visage seront minutieusement représentés, le détaché et le galbe de chaque groupe musculaire seront patiemment reproduits, le drapé, les plis, les ombres des vêtements, comme dans la peinture classique, seront brossés avec la plus grande fidélité ; il ne manquera pas une fenêtre aux gratte-ciel servant de toile de fond à l’action du premier plan. Pour ce faire, le trait se fera appliqué, aussi discret que possible afin de disparaître derrière le projet « trompe-l’œil » du résultat final. On pourrait ainsi opposer Jack Kirby pour la manière évocatrice à Neal Adams pour la manière descriptive. Parmi les dessinateurs actuels, on pourrait citer Chris Samnee pour la première catégorie, et David Marquez pour la seconde. Où donc se situerait le travail mackien dans cette fourchette stylistique ?

La tâche des taches

Ce sont les deux pôles extrêmes que David Mack semble embrasser d’un seul geste, réunir dans un seul mouvement. Dans ses portraits les plus simples (en pied ou de visages), nous pouvons voir clairement que les nuances de couleurs sont de simples taches. Des taches qui auraient été faite par de l’aquarelle (ou des encres) tombées du bout d’un pinceau aveugle de manière aléatoire et non contrôlée. Ou bien brossées par un geste trop rapide pour pouvoir être précis. Les couleurs chutent, explosent, s’étalent, un peu comme les dessins croqués par les aquarellistes de tribunaux. Sauf que ces dessins-là, au final, demeurent sommaires, tout juste ébauchés. Or, ce qui frappe dans le résultat définitif du travail de Mack, c’est qu’il est au contraire (très) loin d’être simplificateur. Ces taches bien visibles, qui sont des abstractions absolues, révèlent des visages, des corps ou des vêtements dont le réalisme — quant aux détails, à la lumière, au galbe — est confondant de justesse. Tout se passe comme si David Mack utilisait des outils stylistiques habituellement alloués au croquis, pour servir un hyperréalisme qui d’ordinaire emprunte d’autres voies. Nous avons sous les yeux et dans le même temps, de l’abstrait pur et dur et du photoréalisme abouti.

Avant (et après) la lettre

Dans d’autres plans de l’artiste (couvertures ou planches intérieures), au couple improbable figuratif/abstrait vient s’ajouter le trait maladroit — voire simpliste — du dessin d’enfant. Au-dessus de visages à la beauté plastique sidérante, nous trouverons des couronnes royales au cerné irrégulier et au charme imparable du style « maternelle ». Autour d’épaules au modelé presque palpable, apparaîtront des ailes d’oiseaux ou d’anges, au tracé rudimentaire et hésitant. Le tout fréquemment orné par des frises de petits triangles irréguliers dont les circonvolutions s’accompagneront parfois de lettres, de mots ou de phrases qui, là encore, semblent tout droit sorties du stylo d’un écolier laborieux qui se mordrait la langue. Ainsi le regard du lecteur passe sans cesse de l’abstraction la plus radicale au figuratif le plus appliqué, de la spontanéité des codes enfantins au travail expérimenté de l’artiste mature, de l’écrit au dessin. L’abstrait, de plus, est richement décliné selon le mode géométrique (formes de base), le mode décoratif (répétitions de divers motifs) et le mode lyrique (des formes florissantes s’émancipant des chevelures, des plis de draps ou des fonds colorés). Et ce n’est pas tout.

Du micmac(k) sur les planches

A tous ces modes picturaux qui sur une seule page se côtoient et se mêlent, Le dessinateur aime ajouter des découpages qu’il va intégrer à ses peintures avant de scanner la planche et la retravailler. Il va coller des bouts de papiers dessinés, des bandes de tissu qui formeront des cadres, mais encore des plumes d’oiseau, des fleurs, des tiges, des feuilles. Si ces dernières, parfois, se donnent à voir comme telles au premier plan du dessin, elles deviennent ailleurs dans le plan, les ailes d’un personnage. C’est cette fois un objet réel perceptible qui se transforme en une représentation iconique. Tous ces changements de niveaux visuels se font continuellement — et dans les deux sens — dans le regard du lecteur pour qui tout est donné dans une seule et même composition. Et à vitesse grand V. Alors, montrant du bout du crayon le passage aller-retour entre abstraction et figuration, entre écriture et dessin, entre photographie et peinture, entre la réalité et son double artistique, David Mack ne fait rien d’autre, au fond, que nous révéler un angle mort de la vision humaine. On ne voit pas un enfant grandir, un arbre pousser, une montage s’éroder. Tout juste s’aperçoit-on que l’enfant a grandi, que l’arbre a poussé ou que la montage s’est érodée. Le changement des choses qui nous paraissent stables nous échappe. Le rythme de leur transformation rend invisible à nos yeux le mouvement qui les anime. Mais l’art de David Mack lève le voile sur ce « devenir » caché. Car on voit clairement comment les taches deviennent visage, comment les mots deviennent dessin, comment une feuille devient une aile, comment le trait d’une main d’enfant devient le cerné d’une main d’adulte. C’est peut-être là l’essence de son travail : nous confronter au devenir. C’est peut-être même une des tâches fondamentales de tout artiste.

{Bernard Dato]