Wonder Woman Year One se poursuit, en introduisant un élément essentiel : le nom et le visage de l’adversaire. Et si la plupart des lecteurs avaient sans doute anticipé de qui il s’agit, la question est de savoir comment on l’utilise dans cette version. Rucka et Scott font un vrai travail de synthèse, honorant tour à tour des références comme Moulton-Marston ou Pérez tout en apportant leur propre touche.

Wonder Woman #12 [DC Comics]
Scénario de Greg Rucka
Dessins de Nicola Scott
Parution aux USA le mercredi 14 décembre 2016

Wonder Woman est un personnage « chargé »… Non, pardon, je plaisante, c’est la perception que bien des gens ont de Wonder Woman qui est chargée, entrainant pressions, malentendus et contre-sens (les derniers soubresauts autour d’une pétition demandant à ce qu’elle soit éjectée de son rôle de mascotte de l’ONU – sans la remplacer par rien d’autre, d’ailleurs – en témoignent). C’est parce que, souvent, les gens confondent la notion de symbole et celle de la représentation. Un symbole n’est pas spécialement supposé vous renvoyer votre propre image, comme un simple miroir. Le symbole vous tire vers le haut, ou tout au moins vous montre la direction. C’est pour cela que la Statue de la Liberté, en face de New York, n’a pas le visage d’une ancienne esclave. C’est une nuance à la fois compliquée et simple. Mais les symboles sont rarement à prendre au premier degré et Wonder Woman, que son créateur a, de plus connecté à la mythologique grecque, n’échappe pas à cette règle. La regarder en s’imaginant que sa fonction est que les petites filles se mettent à s’habiller comme ça, c’est un peu comme croire que le lectorat de Batman ira au bureau déguisé en chauve-souris (ce qui peut arriver, oui, mais enfin cela reste plutôt exceptionnel). Tout cela nous entrainerait bien loin de cet épisode s’il n’était pas, justement, une vraie démonstration d’architecture et de finesse. Après que les interviews de Greg Rucka aient été déformées là aussi un peu dans tous les sens pour lui faire dire tout et n’importe quoi sur la sexualité de l’amazone, le scénariste et la dessinatrice installent ici, par exemple, une page simple mais fondamentalement humaine et efficace, qui dit finalement tout ce que peut ressentir Wonder Woman et avec qui, sans pour autant en faire des tonnes. La chose vaut aussi pour Barbara et d’autres personnages de la série dans d’autres passages.

« Why make war where there is peace ? »

Greg Rucka et Nicola Scott tissent ainsi une toile où les éléments viennent s’installer les uns après les autres. Il y a, par exemple, une scène d’interrogatoire qui rend au lasso magique sa fonction de détecteur de mensonge, un vrai clin d’œil à William Moulton-Marston et ses préceptes liés au polygraphe. Et puis il y a le grand adversaire qui, depuis le premier chapitre de Year One rode en périphérie des évènements, faisant ressentir sa présence sans vraiment être là, jusqu’à cet épisode où, là, la référence à George Pérez est aussi manifeste qu’assumée. Mais plus encore qu’un jeu de références où il faudrait reconnaître qui a fait quoi, l’équipe créative utilise ici les apports des maîtres pour habiller une histoire où le symbole est là, sans pour autant se prendre au sérieux et tourner le dos à quelques pointes d’humour (WW découvrant le soda, par exemple). Nous n’avons pas besoin de gens qui nous ressemblent, parce que sinon tout le monde finira par avoir des BD téléchargeables où il faudra ajouter le fichier de sa propre photo à la place de Diana ou de Steve selon les cas, nous flattant sans le sens du poil, nous susurrant notre propre importance. Nous avons besoin de symboles, par contre, dans une période qui n’a rien d’évidente. Nous avons besoin de symbole quand bien même la morale qu’ils défendent peut sembler évidente ou naïve car idéaliste, parfois impossible. Sans le symbole d’Icare, aurions-nous mis les pieds sur la Lune ? Rucka et Scott rendent à Wonder Woman cette fonction de symbole qu’elle n’a pas portée depuis bien longtemps. Peut-être que la fonction d’ambassadrice de l’ONU pouvait se discuter pour X raisons (à commencer sans doute par le fait qu’il n’est sans doute pas facile de placer une campagne de défense de la femme dans certains pays du globe… avec une héroïne portant le drapeau américain ou les USA n’ont pas bonne presse). Mais Wonder Woman #12 est là pour nous rappeler, si besoin est, que l’héroïne n’a pas attendue l’automne pour être ambassadrice de certaines valeurs. Bien au contraire, en 1941, elle portait déjà bien des choses. A défaut de se reconnaître dans son portrait au premier degré, le lectorat s’est reconnu dans ses valeurs, toute la nuance est là. Wonder Woman est là pour nous dire qu’il faut y aller, que la passivité ne fait rien avancer qu’on ne peut pas, par exemple, se résoudre à la guerre. Et si certains trouveront ça un peu « concon » comme message, à l’évidence les nouvelles nous montrent que ce message si simple, une partie du monde est loin de l’avoir compris. C’est en cela qu’il est nécessaire d’avoir des symboles, parce qu’eux ne s’épuisent pas, ne perdent pas patience devant notre incapacité à ne pas accepter certaines choses et nous les répètent tant que cela ne rentre pas, tant que cela est nécessaire. Wonder Woman, personnage de papier, ne fera rien à notre place, mais continuera (à plus forte raison tant qu’elle aura cette voix que lui donner Rucka) d’inspirer. Pas pour combattre des dieux grecs, merci, mais sous le vernis de la parabole, les choses humaines et universelles sont là et bien là.

[Xavier Fournier]