Après presque un an et demi d’attente, la Wonder Woman de Grant Morrison et Yanick Paquette revient pour une nouvelle « saison ». Le volume 2 de Wonder Woman – Earth One induit en effet un glissement d’ambiance et de fonction. Si par la force des choses le premier livre explorait les origines de l’amazone, le second volume s’intéresse à la richesse de son univers.

Wonder Woman - Earth One Volume 2Wonder Woman – Earth One Volume 2 [DC Comics]
Scénario de Grant Morrison
Dessins de Yanick Paquette
Parution aux USA le mercredi 10 oct 2018

En 2016, sortie du film oblige, on perdait presque le compte des auteurs se lançant dans la réinvention et la modernisation des origines de Wonder Woman. La Wonder Woman façon Earth One était donc sortie alors qu’on lisait par ailleurs celle de Greg Rucka, qu’on voyait une autre version sur grand écran et diverses miniséries et comics digitaux refaisaient eux aussi le match. En 2018, il faut quelques pages avant de se glisser réellement dans Wonder Woman – Earth One Volume 2, tant le premier volume semblait avoir réglé le cas de la « continuité » et le passé de l’île des Amazones. Au contraire, cette fois-ci, on commence en pleine seconde guerre mondiale, avec des hommes qui envahissent l’île et il faut au lecteur quelques scènes avant de pouvoir recoller les morceaux. Aussi bien Grant Morrison que Yanick Paquette se lancent dans un travail érudit d’adaptation, piochant dans des éléments aussi divers que la radio mentale, Paula Von Gunther, Queen Desira, diversement présents. Parfois, à force de puiser dans le même fond, il y des choses qui semblent se répondre. Il est très difficile de ne pas voir, dans la tentative d’invasion de l’île par des nazis, une sorte de pied-de-nez à une scène similaire dans le film récent… Avec une issue radicalement différente pour les Amazones, qui ne s’en laissent pas compter et n’ont pas peur, ici, des mitrailleuses. S’il est commun d’aborder Wonder Woman en se demandant ce que son créateur, le professeur Moulton-Marston, en aurait fait de nos jours, il faut noter que Yanick Paquette (à des années-lumière de ses premiers épisodes de Wonder Woman il y a deux décennies) s’attache à un véritable inventaire visuel des apports de l’autre papa de WW, le dessinateur H.G. Peter. De la ceinture d’Aphrodite à l’apparence de Paula en passant par de nombreux accessoires, il y a un gros travail de relecture, dans les deux sens du terme. Seul, peut-être, un adversaire de Diana est véritablement changé en autre chose, ressemblant désormais plutôt à Colin Farrell. Mais l’original était, il faut le dire, trop caricatural pour véritablement fonctionner à l’ère moderne. Si Morrison et Paquette s’intéressent au passé de Wonder Woman, c’est surtout pour en retirer toute la texture, la densité et les paradoxes. Personnage plein de convictions et d’idéaux, Diana n’en demeure pas moins quelqu’un de naturellement confiant, qui peut être facilement trahi, manipulé, pour peu que son interlocuteur fasse preuve de quelque chose qui lui est totalement étranger, à elle… la duplicité.

« Call that an army? »

Le but avoué des Earth One, depuis le début, est de viser (un peu à l’image de la gamme Ultimate en son temps) un public plus néophyte pour lui raconter les débuts de tel ou tel héros en synthétisant les éléments de son origine (c’est peut-être un peu moins vrai avec Batman Earth One, qui botte en touche de ce côté-là). Cette révision des origines, Wonder Woman s’en est acquitté au premier volume. On peut dire qu’ici Morrison et Paquette en profitent pour passer à autre chose, s’intéresser à tout ce qui fait le sens de Diana. Toute trilogie a un début, un milieu et une fin. Mais devant le virage effectué, on peut dire que le premier volume s’intéressait au passé de Wonder Woman (d’où est-elle venue ?), que ce deuxième tome positionne son propos dans le présent et que, à n’en pas douter, le troisième volume touchera à une forme de devenir de l’amazone, à ses choix pour le destin de son peuple et celui de l’humanité. Ce deuxième volume s’impose comme l’un des Earth One les plus denses et les plus ambitieux à ce jour. Le seul petit reproche que l’on pourrait faire à Grant Morrison est de peiner à passer la vitesse supérieure dans la phase de manipulation de Diana, un exercice qui est plus dans les cordes d’un des rivaux du scénariste, Alan Moore lui-même. Il aurait fallu canaliser quelque chose du Tao de Moore dans WildCATS. Mais peut-être aussi tout simplement que Morrison n’a pas voulu travailler outre mesure son « vilain », plus intéressé par les réactions de Diana que par le méchant de service. On comprend aussi à quel point l’auteur tient à marquer la filiation avec Moulton-Marston, en utilisant le terme « loving submission » de manière un peu trop mécanique. Malgré cette réserve presque technique, c’est un album qui sait profiter du temps et de la longueur proposés par ce format (130 pages). C’est un récit qui explore avec brio tout ce qui fait le merveilleux et la modernité de Wonder Woman, sans être spécialement naïf. Il est parfois terrible pour l’héroïne. Cela faisait longtemps (au moins depuis le départ de Rucka) que l’on n’avait pas vu une Wonder Woman aussi passionnée et passionnante.

[Xavier Fournier]