Alan Moore et Kevin O’Neill débutent cette semaine leurs adieux à la The League Of Extraordinary Gentlemen: The Tempest, près de deux décennies après avoir lancé le concept. C’est aussi, à les entendre, leur dernière grande BD. De quoi donner doublement envie de regarder de plus près cet ultime opus, qui alterne entre différentes chronologies et cultive le souvenir de héros britanniques méconnus dans nos contrées. Après « Who watches the Watchmen », on pourrait sous-titrer cette minisérie « Qui se souvient des Seven Stars ». Intriguant.

The League Of Extraordinary Gentlemen: The Tempest #1The League Of Extraordinary Gentlemen: The Tempest #1 [Top Shelf]
Scénario d’Alan Moore
Dessins de Kevin O’Neill
Parution aux USA le mercredi 11 juillet 2018

La League Of Extraordinary Gentlemen a ceci de particulier que c’est une fuite en avant dans la chronologie de l’imaginaire occidental (en général) et anglais (en particulier). Le concept même est fait de contraste, à l’image de cette couverture qui tout en faisant allusion à Shakespeare, n’en plonge pas moins dans le décorum des Classics Illustrated. Soit une revendication de la culture anglaise tout en restant étrangement fasciné par ce que les américains ont pu en faire. D’ailleurs, dans l’édito de la page de garde, Moore et O’Neill reconnaissent, sous le vernis de la comédie, rester étrangement pétris par l’influence de Stan Lee et Jack Kirby, quand bien même ils veulent jouer avec ce véritable coffre au trésor qu’est la BD anglaise. Cette dernière est construite depuis le début du XX° siècle autour de nombreux titres hebdomadaires, parfois disparus. Autant dire que des « héros oubliés », il s’en cache treize à la douzaine dans ces pages jaunies et qu’Alan Moore s’en donne à cœur joie pour creuser là-dedans et adapter les choses à son regard. On retrouve donc d’une part des personnages qui, comme Mina Murray ou Orlando, sont véritablement des fils rouges de la continuité des Gentlemen mais aussi une organisation citée lors de la minisérie Century, à savoir les Seven Stars, une équipe de super-héros 100% pur jus mais depuis longtemps disparue (au point d’avoir une sorte de mini-comic-book vers la fin). La particularité de LOEG c’est cette capacité à tout récupérer, y compris les idées, les détails à peine amorcés lors de précédents projets. Mais la spécificité de la chose est sans doute que, pour une partie du public, les silhouettes de Hyde, de l’Homme Invisible ou du premier Nemo ne sont jamais loin. Aussi à chaque nouvelle série liée à la LOEG (peut-être moins dans la trilogie liée à Janni Nemo), il faut se réacclimater, chasser la référence parfois singulièrement british… Pourtant ceux qui méconnaissent les vieilleries de la BD anglaise devraient cette fois s’y retrouver plus facilement que sur un Century, par exemple, tant, quand on est un temps soit peu familier avec l’œuvre de Moore, la chose prend des allures peut-être pas de testament mais en tout cas de bilan.

« W-Well, we discovered something else… »

Avec des titres comme « Farewell to Forever » (donné à l’épisode tout entier) ou « Farewells Aren’t Forever » (l’évolution du terrible M, présenté sous forme de strips publiés dans « Brute »), Moore donne le ton, on tourne autour de l’adieu. Et pour l’occasion le scénariste revisite certains gimmicks qui ont fait sa réussite. Bien qu’il ne retouchera jamais aux Watchmen, il leur emprunte ici quelques techniques narratives, entre l’équipe de super-héros disparue, les retours dans le temps ou ce strip qui vient s’insérer dans le récit. O’Neill, lui, en profite pour travailler des ambiances différentes, plus ou moins sombres, selon le contexte auquel on se réfère. Parfois, en revanche, on en vient à confondre certaines héroïnes. Entre Satin, Mina ou d’autres, heureusement qu’il y a usage (ou pas) d’un foulard par-ci par-là car les visages ne sont pas toujours stables. Mais pour qui a saisi le sens véritable de la LOEG depuis le début, même en l’absence des figures historiques (et encore, avec des voyageurs temporels dans l’histoire mieux vaut ne pas trop s’avancer jusqu’à la conclusion de cette série), il y a ici une envie de synthèse, un sentiment de finalité qui fait qu’on est à la fois content de retrouver Mina tout en se préparant déjà à l’idée que, même si les idées sont éternelles, il y a un moment où elles ont fait leur temps. On sent les deux auteurs à la fois passionnés par ces personnages anciens et déjà prêts à passer à quelque chose d’autre. Captivant.

[Xavier Fournier]