Après des mois d’inquiétude autour de sa santé, le dessinateur et illustrateur Bernie Wrightson (parfois orthographié « Berni ») est décédé hier. Qualifié à juste titre de « maître du macabre », l’artiste s’était fait connaître d’abord par son travail dans des comics liés à l’Horreur et au Fantastique, en particulier autour du lancement de Swamp-Thing.

Dessinateur qui aura jonglé toute sa vie avec des influences aussi diverses que Frank Frazetta, Gustave Doré ou les EC Comics, Bernie Wrightson publie pour la première fois dans le courrier des lecteurs des magazines Warren, spécialisés dans l’Horreur. Sa première lettre repérée apparait dans Creepy #5 (1965) puis, à termes, il envoie quelques dessins de fan. A l’époque, le Comics Code fonctionne encore à plein régime, interdisant aux fascicules de BD d’utiliser (entre autres choses) des vampires ou les loup-garous. Quand on apprécie l’humour noir et le Fantastique, il faut se tourner vers ces magazines. Et le nombre de titres parait trop réduit pour que l’on puisse envisager sérieusement d’en faire un objectif de carrière. Après avoir suivi des cours par correspondance, Wrightson se dirige donc vers l’illustration de presse… Jusqu’au jour où il croise son idole, Frank Frazetta, au détour d’une convention.

La rencontre est déterminante et le pousse à s’orienter vers la BD. En 1969, il va taper à la porte de DC Comics où l’on commence, fortuitement, à réorganiser quelques anthologies pour en faire des titres d’Horreur « soft », le Comics Code commençant alors à s’affaiblir. La première histoire dessinée par Wrightson parait dans House of Mystery, en 1969. Il a alors vingt ans. Le premier héros régulier qu’il créé pour l’éditeur est le héros mystique Nightmaster (publié dans Showcase et scénarisé par Denny O’Neil). La même année, il publie aussi « Uncle Bill’s Barrel » (qu’il scénarise et dessine) dans Graphic Showcase #2, sorte de fanzine produit par un autre dessinateur qui fera carrière, Mike Kaluta. Assez vite il apparait que Wrightson n’entend pas se limiter à DC ou à Marvel (pour qui il dessinera aussi quelques histoires par la suite) mais bien publier partout où on le laissera raconter des histoires. Si bien que l’on retrouve ses pages chez des micro-éditeurs tels que Abyss Publications, Last Gasp ou Major Magazines.

Il dessine aussi bien des histoires de gargouilles que de vengeance vaudou, les éléments se renouvèlent beaucoup d’une histoire à l’autre mais on reste en général dans le macabre. Dans House of Secrets #92 (1971), une de ces histoires va prendre une vie propre. Le scénariste Len Wein, en tandem avec Wrightson, raconte l’histoire d’un monstre fait de vase et de racines, Swamp Thing, pour lequel ils n’envisagent pas d’autre avenir que ce récit de 8 pages. Mais le succès est si immédiat que DC Comics va pousser les deux auteurs à repenser leur personnage pour faire de lui une série régulière. Le récit d’origine se passait à l’époque victorienne. Pour mieux pouvoir jouer avec le reste de l’univers DC, Wein et Wrightson transposent le concept à l’ère moderne et, dans Swamp Thing #1, le public fait donc la connaissance de la version définitive d’Alec Holland, scientifique laissé pour mort après une explosion mais dont le corps s’est transformé de façon hideuse en un monstre végétal. Entre-temps Wrightson a produit aussi bien des pages de Sub-Mariner, de Conan The Barbarian, de Green Lantern/Green Arrow et surtout de Batman, dont le caractère à la fois nocturne et gothique convient parfaitement à son style.

On retiendra qu’il y a à peine deux ans entre les premières planches publiées de Wrightson et son premier gros succès, Swamp Thing. Mais l’artiste réalise très vite quelle est la pression des comic-books réguliers. A un moment, non seulement DC attend de lui qu’il produise les pages de sa « Créature des Marais » mais lui demande aussi des travaux pour d’autres séries. Fort de sa nouvelle popularité, Wrightson peut se permettre de quitter DC et d’aller vers un éditeur qui le séduit depuis sa jeunesse, Warren Publishing. Le format des magazines en noir et blanc va lui permettre de continuer d’expérimenter sur les masses d’ombres, sur son souci des détails.

L’année suivante, lui et quelques amis vont décider de louer collectivement un loft, où ils peuvent travailler selon une formule proche de la coopérative. On retrouve parmi ces artistes des gens comme Michael Kaluta, Barry Windsor-Smith ou encore Jeff Jones. L’endroit et l’équipe deviennent connus sous le nom du Studio. On continue de retrouver Wrightson dans des comics, mais souvent sur des récits courts ou pour dépanner un collègue. Comme Scorpion #2, produit pour l’éphémère éditeur Atlas-Seaboard, en remplacement d’Howard Chaykin. De moins en moins intéressés par la pression des comics, ils vont s’orienter plutôt vers de l’illustration ou des pages de BD produites pour les magazines dans des délais moins délirants. En 1979, c’est à la fois le zénith et le crépuscule du Studio, qui fait l’objet d’un album collectif… Mais quelques mois plus tard, les membres ayant évolués dans des directions différentes, le Studio se désagrège et les membres originaux s’en retournent alors vers des activités individuelles.

Wrightson apparaît ensuite dans les pages d’Heavy Metal, le cousin américain de Métal Hurlant. Son histoire Captain Stern deviendra par la suite l’un des segments du film animé Heavy Metal. Wrighston, qui dans ses précédents travaux a montré son intérêt pour des auteurs classiques comme Poe, commence aussi à s’atteler à un projet qui lui est cher et une figure vers laquelle il reviendra plusieurs fois dans le restant de sa carrière : l’adaptation du Frankenstein de Mary Shelley. Dans les années 80, Berni Wrightson se rapproche aussi de Stephen King et dessine l’adaptation en BD du film Creepshow. En parallèle de ces travaux, Wrightson revient alors vers les comics ou les « graphic novels » auquels Marvel et DC s’ouvrent désormais. Chacune de ses apparitions reste un évènement, que ce soit pour la BD humanitaire X-Men: Heroes For Hope ou l’album Spider-Man: Hooky et bien d’autres choses encore.

Mais ces publications n’ont pas toujours la saveur de ses projets les plus personnels, le Bernie Wrightson de Batman: The Cult ne témoignant pas de la même vigueur que celui des 70’s. Des séries comme son Punisher (1998, chez Marvel Knights) achèveront de convaincre qu’il faut désormais bien distinguer la production perso de l’artiste par rapport à des pages plus alimentaires produites pour Marvel ou DC. Wrightson, et c’est logique, garde alors le meilleur de lui-même pour les projets qui lui tiennent à cÅ“ur. Le dernier projet majeur de Wrightson fut Frankenstein Alive, Alive! (2012), en collaboration avec Steve Niles. Pour notre part nous avions interviewé Bernie Wrightson il y a de cela quelques années (Comic Box #76) et nous avions été frappés par la simplicité et la gentillesse du bonhomme.

Fin 2016, l’épouse de l’artiste avait annoncé qu’en raison de sa maladie il serait désormais obligé de se retirer des comics, au point de ne plus pouvoir participer aux festivals. Bernie a finalement perdu le combat hier, comme l’annonce son épouse sur leur site officiel. L’Å“uvre de Wrightson demeure, une inspiration majeure pour d’autres maîtres modernes de l’ombre, comme Mike Mignola par exemple. La famille annonce qu’un hommage conséquent, en cours de préparation, devrait avoir lieu dans le courant de l’année.