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Entretien avec Sean Gordon Murphy

Sean Murphy est l’un des auteurs américains qui ont le plus marqué les comics de ces dernières années. De Punk Rock Jesus à Batman: White Knight, en passant par Zorro, le dessinateur et scénariste s’est imposé en réinventant les figures les plus emblématiques de la pop culture avec un regard aussi personnel que provocateur. Aujourd’hui, avec Le Dernier Pilote, édité par Astrolabe, il s’attaque à la place de la technologie et de l’intelligence artificielle dans nos vies. Rencontre avec un auteur passionné de voitures, de politique et de récits de science-fiction, qui n’a jamais eu peur de faire bouger les lignes.

COMIC BOX — Le Dernier Pilote (The Last Driver en VO) est assez différent de l’univers de Batman: White Knight. On retrouve pourtant un fil conducteur : un monde où la technologie et les systèmes prennent de plus en plus le contrôle et réduisent la liberté individuelle. Était-ce quelque chose que vous vouliez également développer dans ce livre ?

SEAN MURPHY — Oui. L’idée principale était de parler de la politique et du clivage politique à travers le regard d’un conducteur, simplement pour rendre le sujet plus accessible en le faisant passer par les voitures. Le fait de perdre le contrôle de sa voiture devient une métaphore de la perte de contrôle sur le plan politique. Plus on confie de choses aux ordinateurs — et, dans cet exemple, à la police — moins on peut ensuite les reprendre. Le personnage, en tant qu’Américain et Amérindien, n’aime pas ce qu’il voit. Au fil de sa route, il déclenche une révolution, même si ce n’était pas nécessairement son intention initiale.

J’aimerais d’ailleurs faire deux suites : The Last Biker, puis The Last Pilot. Comme le titre français du premier tome est  Le Dernier Pilote, je me demande déjà comment le troisième sera traduit en France.

CB — Dans le monde réel, avons-nous déjà pris trop de confort en laissant de plus en plus de décisions à la technologie et à l’IA ?

SM — Oui. Les sondages montrent que beaucoup d’Américains ont peur de l’IA : ils l’apprécient, mais ils sont aussi inquiets. Pendant ce temps, des entreprises comme Google ou Microsoft consacrent énormément de ressources à son développement, plutôt qu’au contrôle de cette nouvelle frontière. Elles semblent considérer cela comme une course aux armements. Notre gouvernement et les grandes entreprises ne font donc pas forcément ce que nous voudrions qu’ils fassent, et c’est inquiétant. Nous sommes aussi en compétition avec la Chine. Il va forcément y avoir des conséquences ; nous ne savons simplement pas quand elles arriveront ni à quel point elles seront graves.

Je pense notamment au cas de l’Australie, où l’IA est intervenue dans le système médical sans que les gens en aient vraiment conscience. Nous sommes encore au début de cette époque et nous devons comprendre ce qui se passe. Il faudrait notamment pouvoir identifier clairement ce qui est produit ou généré par l’IA et ce qui ne l’est pas. Si l’IA nous aide à trouver un traitement contre le cancer, c’est formidable. Si elle sert à manipuler les enfants ou à influencer leurs habitudes de consommation, c’est beaucoup plus problématique.

CB — Vous êtes allé aux 24 Heures du Mans avant de faire Le Dernier Pilote. Comment cette visite a-t-elle influencé le livre ?

SM — Je me souviens que le musée du Mans était en rénovation et que toutes les voitures avaient été déplacées dans un autre endroit, dans un champs au milieu de vaches ! J’ai été frappé de voir là certaines voitures extrêmement précieuses, notamment une Nissan Nismo. Il y avait des centaines de millions, voire des milliards de dollars de voitures réunis dans un même lieu. Tout était très bien protégé, mais cela m’a fait réfléchir à leur avenir. Qui prendra soin de ces voitures si, un jour, nous cessons de les considérer comme importantes ? J’aime les transports publics, mais l’idée que l’automobile puisse disparaître complètement me ferait mal. Ma visite au Mans a donc vraiment contribué à nourrir l’histoire.

CB — Vous avez commencé ta carrière comme encreur et vous êtes aujourd’hui principalement artiste et scénariste. Que penserait l’encreur de l’artiste d’aujourd’hui ?

SM — Il serait probablement été très surpris. Il serait été étonné que je travaille sur Batman et que j’écrive moi-même des histoires de Batman. Il serait aussi été surpris que je puisse acheter une maison et une voiture et construire cette vie avec ma formidable épouse. Je pense qu’il regarderait mon dessin et qu’il serait surpris par le chemin parcouru. Mais surtout, il verrait qu’il serait heureux de voir que tout cela a fonctionné.

CB — Aujourd’hui, quand vous regardez vous anciens travaux, qu’en pensez-vous ?

SM — C’est horrible ! (Rires) Il y a certains livres que des lecteurs me donnent à signer et je me dis : « D’accord… mais ne montre pas forcément ça à tout le monde ! » Avant 2007, j’étais encore en train de chercher mon style. J’essayais de dessiner dans le style maison qui pouvait me permettre d’être engagé par Marvel ou DC. Puis j’ai découvert des artistes sud-américains et européens, et cela m’a poussé à essayer quelque chose de différent. C’est notamment avec Hellblazer et Joe the Barbarian que j’ai commencé à devenir l’artiste que je suis aujourd’hui. J’en suis très fier, même s’il y a évidemment eu beaucoup de tâtonnements.

CB — Vous avez travaillé avec des scénaristes comme Grant Morrison, Scott Snyder, Rick Remender et Mark Millar…

SM — Quels terribles scénaristes ! Je rigole, bien sûr ! (Rires)

CB — … que se passe-t-il dans votre tête quand un scénariste vous donne un scénario ou une scène à dessiner ?

SM — Le scénario le plus facile et le plus agréable que j’aie reçu était celui de Mark Millar pour Chrononauts. C’était très amusant, et j’ai pu ajouter beaucoup de choses visuellement. Mark m’a aussi beaucoup appris sur Hollywood. Netflix a ensuite repris le projet, donc j’ai gagné de l’argent grâce à ça et j’en suis très reconnaissant. Grant Morrison m’a vraiment mis sur le devant de la scène, avec Joe The Barbarian. C’est parfois difficile de travailler avec lui parce que ses idées sont très ambitieuses et que ses scénarios peuvent arriver tard, mais sans lui, ma carrière aurait été différente. Rick Remender m’a appris à être plus agressif dans mon travail, mais aussi plus productif. Scott Snyder m’a appris à travailler dans le cadre d’une entreprise comme DC, à comprendre comment avancer dans cette structure et comment être prudent tout en défendant ses idées. Sans leur aide, je ne sais pas exactement où j’en serais aujourd’hui.

CB — Vous est-il déjà arrivé de recevoir un scénario en vous disant qu’il n’était pas très bon ?

SM — Tout le temps ! Je dessine aussi mes propres scénarios et je rencontre forcément des choses qui ne fonctionnent pas ou qui n’ont pas de sens. Mais l’art peut parfois réparer cela. C’est une partie du processus de collaboration. Par exemple, Scott pouvait demander une page très chargée en dialogues et en personnages. Je pouvais lui proposer au contraire une scène beaucoup plus silencieuse, avec des personnages en deuil, beaucoup de noirs et aucun dialogue. Je lui demandais si cela pouvait fonctionner ; il disait oui, l’éditeur disait oui, et cela devenait une vraie collaboration.

CB — Avec Punk Rock Jesus, vous avez cessé d’être seulement artiste pour devenir aussi scénariste. Avez-vous eu besoin de faire ce livre pour vous prouver quelque chose à toi-même et aux autres artistes et scénaristes ?

SM — Oui. J’étais jeune et en colère. À l’époque, Sarah Palin était une femme influente dans le monde politique américain. Je me disais que le pays ne pouvait pas être si stupide. J’étais jeune, je voulais montrer mon mécontentement. Je voulais parler des chrétiens, de leur bigoterie mais aussi de l’athéisme et de la politique, dans le contexte de cette période où des personnalités comme Richard Dawkins et Sam Harris occupaient beaucoup l’espace public. Je voulais aussi parler de l’IRA (Armée Républicaine Irlandaise) parce que j’aime l’Histoire. Au départ, ces deux sujets n’avaient pas vraiment de rapport, mais j’ai trouvé une manière de les combiner avec le personnage de Thomas, dont les parents sont d’anciens membres de l’IRA, chargé de surveiller un clone de Jésus considéré comme une seconde venue du Christ. Je suis très fier de ce livre. Il n’est pas parfait et il y a des choses que je ferais différemment aujourd’hui, mais il représente une période importante pour moi. Je changerais peut-être la fin car, comme une chanson de style punk rock, ça commence fort et ça s’arrête d’un coup.

CB — Y a-t-il une idée de Punk Rock Jesus que vous n’écririez plus de la même manière aujourd’hui ?

SM — Oui. Mon éditrice m’avait notamment fait remarquer qu’il n’y avait pas de personnages féminins. Dans ma première version, je n’avais tout simplement pas pensé aux femmes. Quand elle me l’a dit, j’ai compris qu’elle avait raison. Cela m’a obligé à réfléchir à l’ensemble de mes lecteurs, pas seulement à la personne à laquelle je pensais lorsque j’écrivais. Cela m’a aussi amené à réfléchir davantage à la représentation des femmes et des personnes de couleur. Dans Le Dernier Pilote, la plupart des personnages principaux sont féminins. Donc oui, si je pouvais revenir en arrière, il y aurait plus de personnages féminins dans Punk Rock Jesus. La fin serait aussi moins abrupte. Pour l’édition française du Dernier Pilote, j’ai d’ailleurs ajouté des pages qui n’existaient pas dans l’édition américaine. J’aimerais aussi retravailler certaines choses et peut-être créer une fin un peu moins précise, tout en conservant son côté abrupt.

CB — Vous abordez aussi la politique dans Punk Rock Jesus. Est-ce que vous pourriez encore faire une suite aussi frontal politiquement aujourd’hui ?

SM — Oh mon Dieu, oui… mais je serais probablement beaucoup plus prudent. À l’époque, j’avais peur de finir comme Salman Rushdie si j’allais trop loin. Avec l’âge, j’ai aussi rencontré des lecteurs chrétiens et appris à apprécier certaines choses positives dans la religion. J’essaie maintenant de choisir mes combats avec davantage de soin. Je ne pense pas que l’affrontement permanent soit la seule manière de convaincre les gens. Aujourd’hui, j’essaie plutôt de trouver des points communs et de construire des ponts lorsque c’est possible. C’est difficile, mais je pense que quelqu’un doit essayer d’être adulte et pragmatique.

Je ne sais pas si j’écrirais Punk Rock Jesus exactement de la même façon aujourd’hui. Ce serait probablement plus mélancolique. Et le public l’a aimé parce que ce ne l’était pas! (Rires)

CB — Dans Batman : White Knight, le Joker devient celui qui accuse Batman. Est-ce une manière de parler du monde moderne et de la difficulté à distinguer le bien du mal ?

SM — Oui. L’idée que les électeurs puissent oublier les mauvaises choses que le Joker a faites et finir par voter pour lui semblait complètement folle… jusqu’à l’arrivée de Donald Trump. Au début, les lecteurs pouvaient se dire : « Évidemment, je ne vais pas être d’accord avec le Joker. » Puis, en avançant dans le livre, certains se rendaient compte qu’ils étaient d’accord avec certaines de ses critiques de Batman et se disaient : « Batman est parfois un connard ! » (Rires)

Le but n’était pas de détruire Batman, mais de le confronter à ses propres défauts pour lui permettre d’évoluer. Le Joker avait quelque chose à lui apprendre, et Harley manipulait une partie de cette situation parce qu’elle se soucie à la fois du Joker, de Batman et de Gotham. Je voulais utiliser ces contradictions pour parler des difficultés de Batman tout en conservant le plaisir et le mythe du personnage.

CB — À quel moment avez-vous compris que White Knight était devenu quelque chose de bien plus important que vous ne l’imaginiez ? On a même créé le terme « Murphyverse »pour cet univers.

SM — Oui, c’est DC qui a imaginé ce nom. Et dommage pour Scott Snyder, le scénariste du mensuel Batman à l’époque, car ils ne pouvaient pas appeler son univers le Snyderverse, c’était déjà pris ! (Rires) [NDLR : nom donné aux films de l’univers DC réalisés par Zack Snyder] Je pense que c’était autour des numéros 3 et 4, lorsque les ventes ont commencé à augmenter et que les gens ont commencé à parler du livre comme d’un classique potentiel. J’ai compris que j’avais touché quelque chose chez les lecteurs.

J’avais prévu de tuer Batman. DC m’a alors suggéré de le laisser en vie et de faire une suite. J’ai donc essayé de le tuer dans le deuxième volume, puis encore après… et jusqu’ici, il est toujours vivant. Un jour, j’y arriverai !

CB — Qu’est-ce que cet univers vous permettez de faire que vous n’aurez pas pu faire avec le Batman traditionnel ?

SM — Le fait d’ajouter Harley Quinn et surtout de pouvoir remettre en question Batman lui-même, qu’il soit en quelque sorte le vilain de l’histoire. DC m’a dit que, s’ils avaient su exactement ce que je voulais faire au départ, ils ne m’auraient peut-être pas laissé le faire. Mais ils aiment mon travail et ils aiment que les livres se vendent. Quand ils ont vraiment compris où j’allais, il était déjà trop tard : le livre fonctionnait.

CB — Quelle règle chère à l’univers du Batman classique avez-vous pu transcender grâce à White Knight ?

SM — Ah… Il ne tue toujours pas, c’était important de respecter ça. Enfin, il tue Azrael, mais il sauve la vie ensuite. Je pense que Harley Quinn a été une grande addition. Tuer Alfred, Bane, Baby Doll… J’aurais dû peut-être tuer un personnage par numéro. Avec le recul, j’aurais aimé prendre davantage de temps pour certaines de ces morts. Dans une scène, huit personnes meurent très rapidement ; j’aurais préféré que chacune ait davantage de poids narratif. J’aime beaucoup le deuxième volume parce qu’il contient énormément d’histoire, mais certaines choses sont allées trop vite.

CB — Étant donné que Zorro a directement inspiré Batman, et sachant que vous avez passé des années à disséquer la psychologie du Chevalier noir, comment avez-vous adapté l’essence brute et classique de Zorro ou pour utiliser cet héritage afin de réinventer le mythe face à un cartel de la drogue ?

SM — Quand je commence une nouvelle histoire, aussi étrange soit-elle, je pense aux voitures. Je me demande : « Qu’est-ce que ce personnage pourrait conduire ? » Pour Zorro, au Mexique, je me suis dit qu’un El Camino serait parfait. Puis j’ai commencé à imaginer Zorro à l’arrière d’un El Camino, agitant son épée, et l’idée a évolué vers quelque chose de plus étrange : et s’il traversait le temps ? Et s’il avait quelque chose de Don Quichotte, avec une certaine confusion, mais qu’il restait extrêmement compétent dans son rôle de Zorro ?

Les narcotrafiquants et les criminels armés ont alors beaucoup de mal à l’arrêter. Son esprit et son optimisme finissent par inspirer le village à reprendre le contrôle. Cette idée de révolution revient d’ailleurs dans beaucoup de mes livres. C’est en quelque sorte le mélange entre les séries TV Zorro avec Guy Williams et Narcos. La sœur est aussi importante parce qu’elle sert d’ancrage entre les deux mondes. Elle aime son frère, mais elle a également des liens avec le cartel. Elle est donc l’un des personnages principaux.

CB — Il y a beaucoup de violence graphique dans Zorro : D’entre les morts. Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre cette violence et le style classique du personnage ?

SM — J’en ai parlé avec Zorro Productions Inc., qui détient la licence. Ils sont très sympathiques et on est même amis maintenant. Au départ, ils n’étaient pas certains de ce que je voulais faire parce que mon idée était très éloignée d’un pitch traditionnel de Zorro. Il pensait qu’il était handicapé mental, un peu comme Forrest Gump. Mais ils m’ont laissé essayer. Je leur ai demandé si je pouvais rendre le livre violent et ils m’ont répondu oui. Ils ont accepté qu’il coupe des têtes et qu’il y ait du sang. À l’époque, Quentin Tarantino envisageait de réaliser un Zorro et ils pensaient que ça serait violent. Ils m’ont donc laissé faire. Ils m’ont même dit qu’ils ne voulaient pas interférer avec la vision des artistes.

Cela m’a donné beaucoup de liberté. J’ai donc décidé d’en faire un Zorro très rapide et assez brutal. Personnellement, je n’aime pas dessiner le sang, alors mon coloriste a fait beaucoup du travail sur les effets. Et au final, c’est assez sanglant ! Notamment quand il coupe la tête d’un vilain avec deux épées ! Il y a même un crâne géant dans le style mexicain pour adoucir la scène. Le résultat reste violent, mais je voulais que cette violence serve l’histoire et le personnage plutôt que d’être gratuite.

CB — Dans Zorro, tout comme dans Le Dernier Pilote, vous utilisez souvent une sœur comme personnage féminin central.  Pourquoi ce choix revient-il aussi souvent ?

SM — Dans Punk Rock Jesus, il y avait déjà une grande sœur. Dans Zorro aussi, et dans Le Dernier Pilote également. Hmmm, je n’avais jamais vraiment remarqué cette répétition avant que vous ne me le fassiez remarquer. Et j’ai une grande sœur…

J’aime équilibrer les genres dans mes livres. On dit souvent que les femmes sont plus patientes et plus prudentes que les hommes ; avoir une sœur permet donc d’introduire quelqu’un qui peut calmer les tensions et être l’adulte dans la pièce. Cela me paraît aussi plus naturel que de devoir systématiquement construire une histoire d’amour pour donner une place importante à un personnage féminin.

CB — Vous avez une véritable obsession visuelle pour les voitures. Y a-t-il autre chose que vous aimez particulièrement dessiner : l’architecture, les costumes, les armes ?

SM — J’aime beaucoup l’architecture et l’histoire. J’aime dessiner les châteaux, les trains, les avions… À Paris, par exemple, il y a énormément de toits que j’aimerais dessiner. À l’inverse, certaines choses me plaisent beaucoup moins. Les tables de poker sont pénibles à dessiner, notamment parce qu’il faut représenter l’argent, les jetons et toutes sortes de petits détails. S’il y a une table de poker dans un scénario que je peux modifier, je préfère parfois en faire une table de billard ! Le fait d’écrire mes propres histoires me donne aussi davantage de liberté : je peux éviter les choses que je n’aime pas dessiner.

CB — Que pensez-vous de l’IA dans la création de comics et dans le travail des artistes ? Est-ce que vous la considérez comme un outil ?

SM — Il y a, pour moi, une bonne IA et une mauvaise IA. Une IA qui nous aide à résoudre le cancer, c’est formidable. Une IA qui remplace des gens ou intervient de manière opaque dans des systèmes essentiels, comme la santé, pose davantage de problèmes. Je pense qu’il faudrait pouvoir savoir quelle part d’une œuvre a été créée avec de l’IA. Le problème, c’est que le développement va très vite et que les décisions sont souvent prises par des ingénieurs plutôt que par des spécialistes des conséquences sociales.

Pour la création artistique, je trouve le problème encore plus compliqué. Si quelqu’un crée des comics ou de la musique en se contentant de faire des prompts et se considère ensuite comme un artiste, cela ne m’intéresse pas particulièrement. Est-ce que je me sens menacé ? Non. Je sais travailler sans ordinateur et je suis fier de pouvoir garder certaines choses entièrement dans ma tête. Je sais cependant que la tentation est grande et que nous allons devoir évoluer avec cette technologie. Je n’en ai pas besoin, et je ressens une certaine fierté de me dire que je n’ai pas besoin de l’ordinateur pour mon travail.

CB — Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous fait encore peur quand vous commencez un nouveau projet ?

SEAN MURPHY — Oh ! Bonne question ! (Rires)… Le temps. C’est ce qui me fait le plus peur.

J’aime penser que je peux terminer quelque chose en huit mois, puis je me rends compte qu’il me faudra quatre mois supplémentaires pour faire un autre projet. Et ensuite, je dis oui à quelqu’un d’autre. Je finis donc par jongler avec trois choses à la fois. Je suis fatigué et j’aimerais parfois avoir un deuxième Sean Murphy pour m’aider.

Aujourd’hui, je travaille même avec Harley-Davidson alors que je devrais être en vacances. Je fais cette interview, je travaille avec d’autres artistes, je m’occupe de comics avec Image… C’est un bon problème à avoir, évidemment, mais j’essaie d’être conscient du temps que cela prend sur ma vie et sur mon bonheur, et de savoir si cela risque de poser problème dans ma vie personnelle. Je ne veux surtout pas énerver ma femme ! (Rires)

CB — Vous avez choisi de retourner dans l’univers de Batman : White Knight. Que pouvez-vous nous dire sur ce prochain projet ?

SM — Le prochain volume que je prépare met en scène un Superman jeune et un Batman âgé. Superman n’est pas certain de ce qu’est Clark et il y a un conflit autour de son identité. Batman travaille avec une agence qui ressemble au FBI et un dispositif permet de retirer les pouvoirs de Clark. Mais lorsqu’ils l’utilisent, ils ouvrent une sorte de portail dans la Forteresse de la Solitude. Ils découvrent alors que les Kryptoniens sont venus sur Terre et qu’ils sont très en colère. Batman a besoin de Clark, qui en veut à Batman, pour résoudre la situation. Ils vont donc devoir travailler ensemble et traverser ce portail pour comprendre ce qui se passe. L’équipe scientifique qui les accompagne finira également par devenir la JLA.

CB — Et qu’en est-il de Catwoman: White Knight ?

SM — Ce one-shot sera consacré à Bruce et Selina, à leur relation, ainsi qu’au thème des neuf vies et de la mort. Ce sera des « splash pages » [NDLR : des pages avec un dessin sur toute la planche, sans découpage de cases]. Je pense qu’il me faudra environ un an pour le réaliser, avec une sortie prévue à l’automne prochain.

CB — Y a-t-il un personnage que vous êtes impatient d’utiliser dans cette nouvelle histoire ?

SM — J’aime beaucoup Green Arrow, notamment parce qu’il ressemble à Robin des Bois. J’aimerais aussi travailler avec Lobo et peut-être Space Cabbie [NDLR : le chauffeur de taxi de l’espace de l’univers DC], même si je ne suis pas encore certain que tous ces personnages apparaîtront.

CB — Quelle histoire aimeriez-vous encore raconter avant de pouvoir dire : « J’ai fait tout ce que je voulais faire » ?

SM — J’aimerais faire Hellboy, Judge Dredd et Robin des Bois. Et après ça, je pourrai mourir ! (Rires)

Le Dernier Pilote – Disponible en intégralité en VF aux Éditions Alstrolabe – En cours de publication en VO chez Image Comics

Pierre Bisson

Pierre Bisson en plus d'être l'un des rédacteurs du site comicbox.com est aussi traducteur, lettreur et maquettiste.

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