La chaine CW compte désormais cinq séries TV tirées de comics puisqu’en plus des Arrow, Flash, Supergirl et Legends of Tomorrow de DC, le héros principal édité par Archie Comics passe lui aussi dans le petit écran. Mais comment l’univers de cet éternel jeunot, inventé dans les années 40, peut-il s’adapter à la télévision ? La réponse est surprenante. Il s’agit de lorgner sur Twin Peaks (?).

Une référence méconnue

La diffusion du premier épisode de Riverdale il y a quelques jours est sans doute passée inaperçue d’un grand nombre de lecteurs de comics. Parce que ce n’est pas « du super-héros » et que c’est donc moins voyant de façon criarde et puis parce que l’on n’est pas non plus, au demeurant, dans un registre d’horreur à la Walking Dead, Preacher, Outcast ou autre Lucifer. Pourtant, Archie, si vous suivez un tant soit peu les comics mainstream et plus globalement l’entertainment, vous en avez lu. Ou plutôt vous en avez croisé des imitations. Les relations entre Peter Parker, Gwen Stacy et Mary-Jane Watson lui devaient tout (on peut se reporter à Comic Box #92 pour un dossier sur l’évolution du monde d’Archie). Et si l’on élargi à l’univers de la TV, l’univers de ce personnage de comics, lancé en 1941, a défini les règles du feuilleton adolescent. Il y a du Archie aussi bien dans Beverly Hills que dans Dawnson ou Les Frères Scott (le personnage incarné par Sophia Bush dans ce dernier feuilleton était pour ainsi dire une décalcomanie de Veronica Lodge). Dans ces conditions, adapter le petit monde de Riverdale (la ville où habitent Archie et ses amis) avait tout d’un défi. Dans un registre différent, c’est un peu la même problématique qu’adapter John Carter au cinéma, une fois que tous les films de science-fiction, de Flash Gordon à Star Wars, ont allégrement pompé le mythe et qu’une partie du public n’est sans doute plus en mesure de savoir qui a copié sur l’autre.

« Welcome to Riverdale »

On nous avait promis quelque chose de beaucoup plus noir que ce que l’on trouve dans le comic-book. Même si Archie Comics publie par ailleurs Afterlife with Archie (une version alternative avec des zombies), l’Archie classique est plutôt un héros de BD sentimentale, longtemps resté dans une sorte d’Amérique intemporelle qui ne connaissait pas la crise et l’évolution des mÅ“urs (l’éditeur de BD a rectifié le tir ces dernières années). Comment faire « plus noir » avec Archie ? La réponse tombe dès les premières minutes du show supervisé à la fois par Greg Berlanti (responsable des séries TV de DC comics) et Roberto Aguire-Sacassa (scénariste de comics, essentiel dans l’évolution d’Archie Comics). L’acte fondateur de la série est en effet une tragédie, un malheur arrivé à un couple d’adolescent sur la rivière de cette petite ville entourée de montagne. Le panneau d’accueil, qui annonce « Welcome to Riverdale » a de faux airs de Twin Peaks. On se dit que c’est une coïncidence ou une manière de reconnaître le voisinage de ces premières minutes. Mais c’est plus profond que ça. Précisons : les auteurs ne vont pas jusqu’à lorgner sur les éléments les plus délirants de l’imaginaire de David Lynch. Pas de hiboux entourés de lumière dans les bois. Pas d’apparition de nains liés à une dimension parallèle où tout est rouge. Pas de femme qui caresse les buches. Mais pour le reste, pour le côté « enquête policière dans une petite ville d’allure sage où tout le monde a son secret », c’est certainement la référence. Au point que lorsqu’on voit débarquer l’actrice Mädchen Amick (la Shelly Johnson de Twin Peaks), qui joue ici la mère de Betty Cooper, cela devient pratiquement une officialisation. Plus exactement c’est un Twin Peaks ado, remixé avec des éléments de Gossip Girl.

« Il a des abdos maintenant ! »

Pour ce qui est de l’univers de Riverdale, il est finalement plus préservé qu’on pouvait le croire, avec des repères comme le bar de Pop’s ou d’autres commerces rétro, le campus où les étudiantes ont l’air de sortir des années 50 et où les poncifs « joueur de football américain/pom-pom girl » sont en place. On cultive le clin d’oeil pour ceux qui connaitraient les comics (comme le slogan « la ville qui a du pep’s », allusion à Pep Comics, la revue qui a vu l’apparition du héros ou encore l’apparition du groupe de rock Josie and the Pussycats). Les grandes figures de l’univers d’Archie sont là. Betty la blonde et Veronica la brune, bien sûr, mais aussi Jughead (assez bien repensé pour le XXI° siècle) ou Kevin Keller. C’est sans doute finalement Betty et Veronica qui sont les plus proches de la BD d’origine (même si on aurait pu faire sans un élément de la scène de recrutement des Pom-Pom Girls, où même un personnage secondaire explique à voix haute que c’est du vu et revu). C’est finalement Archie lui-même qui subit la métamorphose la plus visible (même si le récent reboot du comic-book a bien préparé la chose). D’abord, K.J. Apa n’est pas aussi naturellement Archie Andrews que Lili Reinhart peut être Betty. Ensuite il a été sérieusement été repensé. Fini l’époque de l’archétype du puceau qui aura mis des décennies avant d’oser entamer la moindre romance. L’Archie de la TV est plus physique, plus costaud (pour la plus grande joie de Kevin Keller) mais passe aussi beaucoup plus rapidement à l’action. Et on comprend rapidement que le triangle amoureux classique de la série est réorganisé de façon beaucoup plus complexe, avec l’introduction d’un élément extérieur. Parmi les personnalités présentées dans cet épisode, Archie est sans doute celui qui demande le plus à s’affirmer. Mais clairement, comme dit plus haut, cette série TV est une histoire de crimes et de sentiments qui vise le public de Gossip Girl, mais qui aura besoin d’un peu plus de nerf pour s’affirmer. Dans l’état il y a des chances que cela laisse indifférent le plus grand nombre des lecteurs des comics. Par contre on peut espérer que si la série fonctionne, elle entraînera un regain de lecteurs vers les publications d’Archie Comics, ce qui aiderait bien ce petit éditeur.

[Xavier Fournier]