[FRENCH] Habillé de jaune et de noir, Yellowjacket est l’une des multiples identités masquées du scientifique Hank Pym et le maître incontesté des abeilles, bien connu des fans des Avengers. A moins… A moins qu’on parle du Yellowjacket également drapé de jaune et de noir, également maître incontesté des abeilles mais actif dès 1944 chez un éditeur autre que Marvel ? Un héros qui a fait le buzz, pardon, le « Bzzz »…

Toutes les choses ont un commencement nous expliquent d’emblée les commentaires du tout premier épisode du Yellowjacket du Golden Age : Ceci est l’histoire du romancier de polars Vince Harley, qui devint le Yellowjacket alors qu’il cherchait à écrire l’histoire d’un crime parfait ! Comment ? Pourquoi ? Voici l’histoire réelle… ». Bien sur, comme vous pouvez vous en douter (et comme nous le verrons dans quelques lignes), l’histoire du super-héros Yellowjacket n’a absolument rien de réel. Mais les auteurs (non identifiés) ne sont pas les premiers, ni les derniers, a utiliser cette astuce pour mieux installer un personnage de fiction. La structure éditrice (E. Levy/Frank Comunale, plus tard rebaptisées Charlton) semble avoir fondé quelques espoirs sur ce héros, le lançant directement dans une revue portant son nom (et pas une anthologie généraliste). Encore que cette impression doive être tempérée par le fait que sur la première couverture, c’est un autre héros qui occupe l’essentiel de la place, Yellowjacket étant réduit à un simple encadré placé en bas. Ou bien la revue était supposée porter un autre nom à un stade de sa création et les responsables de Levy/Comunale/Charlton décidèrent à la dernière minute de tout réorienter vers Yellowjacket. Dans le récit, tout commence au sein de la rédaction du magazine Dark Detective. Le responsable éditorial (qui a de faux airs de Clark Kent) explique à un de ses auteurs, Vince Harley, que son histoire ne fonctionne pas. Le romancier proteste. C’est la troisième fois qu’il la réécrit pour plaire à son commanditaire. Mais l’autre explique qu’Harley s’est contenté de changer quelques indices, que son histoire  n’est pas réaliste sur le plan criminel (ce qui, pour un auteur de romans policiers pose un petit problème quand même).

Vince est un peu vexé et demande à son éditeur s’il n’est pas en train de lui suggérer de se tourner vers le crime pour mieux en comprendre les mécanismes. Mais finalement Harley et son éditeur conviennent d’un arrangement beaucoup moins nébuleux : le romancier doit prendre du recul et quelques semaines de repos de manière à revenir avec des idées neuves. Pendant ces congés imposés, Vince Harley peut s’adonner à son passe-temps préféré : l’élevage d’abeilles, qu’il pratique au point d’avoir plusieurs ruches dans son jardin : « Il semble y avoir quelque chose chez mes abeilles qui me relaxe…« .

Mais la météo tourne à la pluie et bientôt Vince Harley est coincé chez lui, ne pouvant même plus jouer à l’apiculteur. Il s’ennuie ferme devant sa cheminée. Mais bientôt, en pleine soirée, on vient frapper à sa porte. Vince Harley ouvre… et découvre une femme inanimée à ses pieds. Gentleman, Harley porte l’inconnue vers un canapé et la réconforte avec un thé chaud. Bientôt la femme reprend conscience et se présente comme Judy Graves. Elle explique qu’elle était poursuivie par des hommes quand elle a vu de la lumière dans cette maison. C’est pour cela qu’elle a frappé, pour demander de l’aide… Mais avant de pouvoir expliquer à Harley qui étaient ses poursuivants, Judy s’évanouit à nouveau. Curieux, Vince fouille alors les affaires de Judy et trouve l’équivalent d’une petite fortune en pierres précieuses. Là, Vince commence sérieusement à se demander s’il ne devrait pas téléphoner à la police. Il se ravise cependant en se disant qu’il va laisser une chance à Judy de s’expliquer, ce qui nécessite d’attendre qu’elle se réveille. En attendant lui aussi va faire un petit somme…

Mais il est tiré de son sommeil par trois intrus aux mines patibulaires qui se sont glissés chez lui pendant qu’il dormait. Ils cherchent la femme. Et ils ne la trouvent pas… Car Judy a profité que Vince dormait pour s’enfuir avec les bijoux. Malheureusement pour Vince, les trois gangsters sont convaincus qu’il sait où la femme se cache. Ils commencent à le rouer de coups pour le faire parler. Mais bien sûr Vince ne risque pas de parler vu le peu de choses qu’il connait sur cette affaire.

Mais de toute façon le romancier n’est pas homme à se laisser faire. Il arrive à rendre certains coups de poing. Mais ils sont trois et finissent par reprendre le dessus, assommant Harley. Le leader du gang s’apprête à tuer Vince mais un de ses hommes de main l’arrête. Il pense à une méthode qui fera croire à un décès accidentel. Ils vont dans le jardin chercher une des ruches puis l’agitent au dessus du corps inanimé de Vince Harley. L’idée est d’exciter les abeilles de manière à ce qu’elles piquent massivement leur propriétaire, provoquant sa mort. Ne voulant pas se faire piquer par les abeilles, les gangsters ne restent pour assister à la scène. Ils quittent les lieux.

 

Bientôt la porte d’un placard s’ouvre. Judy n’a pas pris la fuite mais s’était cachée pour que ses poursuivants ne la trouvent pas. Mais elle est impuissante. Comment sauver Vince dans la position où il se trouve ? Son corps est massivement recouvert par des abeilles en colère. Et pourtant Judy est surprise de voir qu’aucune d’elles n’agresse l’homme : « Elles retournent dans leur ruche. Et on dirait qu’il n’a pas du tout été piqué ! ». Judy s’agenouille au côté de Vince, qui reprend connaissance. La jeune femme lui demande pourquoi il n’a pas été piqué par les « Yellowjacket » (autrement dit les « vestes jaunes« , surnom donné aux abeilles). Vince, qui n’a pas eu conscience de l’attaque des bestioles, est un peu surpris. Puis il se souvient des gangsters. Puis il repense aussi au fait qu’il croyait Judy partie. La jeune femme est cette fois en état de lui raconter ce qu’elle sait : « Ces hommes étaient Jake Mallon et son gang. Ils ont tenté de me forcer à travailler avec eux pour voler les bijoux. Mais je ne suis pas une criminelle ! J’étais en route pour aller trouver la police quand Mallon m’a pourchassé jusqu’ici…« .  Vince comprend tout. Il encourage Judy à aller prévenir la police (après lui avoir fait dire où est le repère de Jake Mallon) puis, resté seul après son départ, il se retourne vers la ruche (restée dans le salon) : « Alors ils ont cru que mes abeilles allaient me tuer… Ils ne savaient pas que je fais partie de ces rares personnes que les abeilles ne piquent jamais ! Mais çà me donne une idée… Le Yellowjacket va entrer en action !« .

Mallon et ses hommes sont retournés à leur cachette, furieux que la femme leur ait échappé. Et espérant bien qu’elle n’aura pas le cran d’aller trouver la police. Mallon est cependant hilare : « De toute manière nous avons commis le crime parfait ! Quelle façon d’assassiner un type !« . Et toute la bande de s’auto-congratuler en pensant avoir tué Vince Harley. Soudain, ils sont cependant interrompus par un bruit étonnant. Une sorte de bourdonnement. Quelque chose qui ressemble… au bruit que font des abeilles ! Soudain une figure costumée en jaune (avec une cape à rayure) fait irruption dans la pièce, en traversant une vitre : « Et oui, Mallon ! C’est le Yellowjacket ! » Le nouveau super-héros commence alors à frapper les gangsters, profitant de l’effet de surprise. Du coup Yellowjacket a le dessus mais Mallon ramasse un revolver et s’apprête à tirer sur le héros en jaune, le croyant désarmé. Mais Mallon est douloureusement piqué par une abeille. Le héros s’exclame : « Tu pensais que je m’appelais Yellowjacket pour rien, Mallon ? » Visiblement (et inexplicablement) les abeilles obéissent à Vince Harley un peu comme si elles avaient l’intelligence de Flipper le Dauphin ou de Rintintin.

Quand la police arrive, en compagnie de Judy, elle trouve le gang neutralisé par Yellowjacket et ses abeilles domestiquées. Un des policiers s’exclame : « Hey, attendez !« . Mais le héros masqué s’enfuit en répondant « Désolé officier mais je dois protéger la Loi de mon dard !« . Ce qui sous-entend que s’il était resté ses abeilles auraient pu se retourner contre les agents ou Judy. Le vrai mystère là dedans, c’est que Yellowjacket n’est pas Superman ou Batman. Il ne peut pas s’enfuir en s’envolant ou ne se promène pas au bout d’une bat-corde. Il n’a que ses pieds et dans ces conditions fuir la police ne devrait pas être si facile.

Une semaine plus tard, Vince Harley retourne voir son éditeur et lui propose une nouvelle histoire. Cette fois le responsable éditorial est ravi : « C’est le genre d’histoires que je réclamais !« . Et Vince explique qu’il a désormais bien compris le genre policier. En guise de conclusion, Vince s’adresse au lecteur : « J‘ai reçu un chèque, Judy s’en sort avec une peine suspendue et Yellowjacket est prêt pour d’autres aventures !« . Un héros est donc né… Pour ce qui est de ses racines, la plus évidente est sans doute Red Bee (« l‘Abeille Rouge« ), un super-héros masqué publié par Quality Comics à partir de 1940 qui se servait également d’abeilles dressées. Mais le personnage de l’écrivain de polar évoque aussi deux autres prédécesseurs : le Tarantula (et pseudo-Superman) de DC Comics et le Green Hornet (qui dans son identité secrète était également lié au monde de l’édition).

Le Yellowjacket de Charlton comics allait faire une douzaine d’apparition dans les années suivantes et disparaitrait finalement en 1946, les super-héros étant passés de mode. Quand la mode reviendrait, Charlton préférerait repartir avec des héros neufs plutôt que de ressortir les vieilles séries. En fin de compte Vince Harley et son alter-ego masqué disparaitraient sans réellement laisser de trace… Sauf, bien sûr, si on compte l’apparition d’un homonyme chez Marvel. Dans les années soixante, quand Roy Thomas transformerait Hank Pym en Yellowjacket, on peut bien sûr penser à un hasard. A près d’un quart de siècle d’écart, on pourrait comprendre que deux héros-abeilles portent tous les deux le nom de Yellowjacket, surnom commun donné à leur « totem ». Mais il est difficile de croire totalement à une coïncidence, tant Roy Thomas a une expertise reconnue sur les héros des années quarante. Au point, d’ailleurs, qu’à un moment des années soixante ces Avengers étaient composés presque exclusivement d’homonymes de héros du Golden Age. Hank Pym doit donc sans doute en partie son identité de Yellowjacket à Vince Harley…

[Xavier Fournier]