[FRENCH] Avec ses faux airs d’un Whizzer colorié en rouge, Fire-Man (parfois orthographié Fireman) n’aurait pas fait tâche dans le cheptel des super-héros de Timely/Marvel. C’est pourtant chez la concurrence (l’éditeur Centaur) que ce héros lié au feu évoluait. Et s’il y avait bien un air de famille avec un héros Marvel, la filiation était toute autre. Comme visiblement il ne suffisait pas de s’inspirer des recettes de Marvel, le scénariste allait pousser le bouchon encore plus loin (trop loin ?) et cette fois carrément utiliser le modèle d’origine dans son histoire…

Apparu pour la première fois dans Liberty Scouts Comics #2 (juin 1941), Fire-Man cachait mal sa source d’inspiration. Bien qu’il ne soit absolument pas un androïde, ce personnage lorgnait énormément sur le Human Torch de Marvel, même s’il est était en quelque sorte « monté à l’envers » : Jim Reuben était à la base un pompier (en anglais « fireman ») capturé par un de ces fameux savants fous qui se cachent toujours dans les pages des comics, prêts à n’importe quoi pour injecter des superpouvoirs contre la volonté d’un héros. D’ailleurs à peu près en même temps que Jim Reuben était capturé, un autre héros, le Red Blazer, allait subir un sort similaire dans Pocket Comics #1 et se transformer lui aussi en pseudo Human Torch. C’est dire si l’idée était dans l’air dans l’été 1941… Mais Martin Filchock, le créateur du Fire-Man, avait été un peu plus fin dans son approche. Certes le personnage était inspiré par la « Torche Humaine » de Marvel. Le rapport était évident à travers divers éléments communs apparaissant dans l’origine de Jim Reuben… Dans l’épisode original Reuben est vêtu d’une simple combinaison rouge, il est blond, il entretient un rapport particulier avec le feu et, en prime, les deux personnages ont finalement le même prénom (l’alias d’Human Torch étant Jim Hammond). Sans oublier que le savant qui donne ses pouvoirs à Fire-Man l’enferme d’abord dans une sorte de grande éprouvette qui rappelle celle dans laquelle Human Torch est enfermé avant d’être exposé à l’air libre. C’est un peu comme si quelqu’un avait créé un héros chauve-souris dont le prénom serait « Bruce » et qui aurait une pseudo-Batcave. Il serait quand même un peu dur de ne pas faire le rapprochement avec Batman. Mais Filchock avait été fin en un sens. Il n’avait pas donné à son personnage le pouvoir de s’enflammer mais bien une aptitude inverse. Malgré ce que pouvait laisser son nom, Fire-Man ne balançait pas des rafales de feu. Le savant qui l’avait capturé avait transformé le corps du héros en « gaz solidifié », composé de monoxyde de carbone et d’autres substances. Le premier résultat visible de cette transformation était que Fire-Man était plus léger que l’air et pouvait donc voler. Mais surtout les flammes s’écartaient devant lui. Il était en quelque sorte le premier homme ignifugé au monde. Même sa respiration suffisait à éteindre les flammes ou tout au moins à les repousser. Une sorte d’anti-Human Torch, malgré tout ce qui pouvait les rapprocher sur d’autres plans…

Martin Filchock avait créé pour son personnage un costume de super-héros élégant (moins « basique » que la plupart des héros du moment, avec une cape et des petites ailettes sur les tempes) qui fait qu’on aurait pu imaginer sans peine le héros s’asseoir à la table de la Justice Society de DC (ou entrer dans les rangs de la plus tardive Liberty Legion de Marvel) sans faire tâche. En 1942 la plupart des héros apparus dans Liberty Scouts Comics avaient été transférés dans la série de Man of War. Ce dernier était une sorte de pseudo-Captain America. Quand on note qu’en dehors de Fire-Man (dérivé d’Human Torch) Man of War abritait aussi les aventures de Vapo-Man (personnage lié à l’eau, bien que d’une manière différente de Sub-Mariner) il est donc évident que Centaur lorgnait énormément sur la production Timely/Marvel de l’époque. Mais le fait que l’aptitude principale de Fire-Man soit de résister aux flammes avait cependant un gros problème en termes scénaristiques. Il fallait forcément que les adversaires potentiels attaquent Fire-Man avec du feu. Un coup de revolver bien placé et il n’y aurait plus eu de Fire-Man ! Les enquêtes de Fire-Man ne pouvaient donc tourner qu’autour du concept de feu ou d’incendie… Pourtant, dans Man of War #2, c’est plutôt par un accident de la route que tout commence. Un camion transportant de l’argent (vue la discussion du conducteur on comprend que cet argent est lié à des bookmakers) va mystérieusement s’écraser dans un arbre. Quand la police arrive, elle ne peut que constater le décès des passagers. Trois hommes étaient dans la cabine mais il n’en reste plus grand chose. L’un d’eux a été réduit à l’état de cendres. Le chef de la police trouve bien entendu l’affaire étrange mais sa réaction ne l’est pas moins : « Peut-être transportait-il de l’explosif – Si seulement les plaques d’immatriculation n’avaient pas été détruites nous pourrions les vérifier ! ». Curieuse logique que cette idée de se concentrer sur les plaques d’immatriculation comme si elles allaient expliquer la cause de l’accident. Qui plus est le chef se contente de se tourner vers sa secrétaire en lui demandant de classer ses notes. Avec des policiers aussi éclairés que ça, pas étonnant qu’il y ait besoin de super-héros !

Heureusement pour la justice, la secrétaire du chef n’est autre que Nancy Smith, une complice de Fire-Man. Dès qu’elle prend connaissance des notes, elle se dit que cette affaire a « l’air d’un job pour Fireman » (tournure qui parodie la phrase habituelle « it’s a job for Superman », chère à DC Comics). Comme elle connaît l’identité secrète de Jim Reuben, elle lui téléphone. Immédiatement Fire-Man quitte sa maison dans les montagnes et s’envole pour enquêter, tout en se demandant ce qu’il ferait si Nancy n’était pas là pour le renseigner. Mais voler dans les ciel, c’est bien beau mais en quoi cela aiderait l’enquête ? Le lecteur ne le sait pas. Le scénariste et le personnage ne sont pas plus avancés. Fire-Man vole donc sans but et aperçoit un autostoppeur rondouillard : « Pauvre gros ! Personne ne veut l’emmener ! A part moi ! ». Fire-Man s’empare donc du gros autostoppeur en espérant qu’il en craint pas de voler. Le « passager » s’exclame alors « maintenant j’aurais vraiment voyagé de toutes les façons ! ». L’homme explique qu’il est en route pour la ville, pour y trouver du travail. Le laissant à l’entrée de l’agglomération, Fire-Man s’envole à nouveau en lui souhaitant bonne chance. Mais l’autostoppeur rétorque, en montrant un de ses doigts : « Ne vous inquiétez pas, j’ai un anneau de chance qui ne me laisse jamais tomber ! »…

Deux jours plus tard, Fire-Man et Nancy Smith se retrouve à leur lieu de rencontre secret. Oui. Deux jours plus tard! Soit Fireman vole de manière particulièrement plus lente que la plupart des super-héros, soit le scénariste oublie que quelques cases plus tôt Fire-Man s’était envolé pour commencer l’enquête. Nancy lui raconte alors qu’une autre voiture a été découverte en flammes et qu’un des deux corps était plus endommagé que l’autre. Comme dans chacun de ces « accidents » un des corps a été plus calciné, Fire-Man, qui n’est pas un mauvais détective (même s’il lui faut deux jours pour se rendre à un rendez-vous) se dit alors que les deux affaires doivent être liées. Il s’envole en portant Nancy dans ses bras et ils se rendent sur les lieux du nouvel incident. Dans les cendres Nancy trouve un anneau. Et Fire-Man est médusé ! Il reconnaît cet anneau ! L’autostoppeur portait le même. Visiblement l’homme incinéré n’est autre que celui qui Fire-Man a aidé deux jours plus tôt, alors qu’il cherchait du travail. Tout ça donne une idée au héros…

L’instant suivant Nancy est déguisée en homme, dans une agence de recrutement, se présentant comme *Monsieur* Smith Pourquoi Nancy aurait-elle besoin de cette mascarade alors que Jim Reuben aurait aussi bien pu venir en civil ? Et comment Fire-Man pourrait-il être sur que c’est la même personne qui, après avoir embauché le gros homme, va en faire de même avec Smith ? Mais le scénario refuse de nous l’expliquer. Comme « Monsieur Smith » s’est identifié comme étant un orphelin sans attaches, il/elle se voit vite proposé un travail chez un certain Professeur Book. D’ailleurs le chauffeur de Book est là, près à l’emmener à la demeure de l’employeur. Mais quand elle arrive chez Book, Nancy se trahit sur une broutille. Le professeur Book l’accueille en lui disant de se mettre à l’aise tandis qu’il prépare le repas (et que Nancy note une odeur de chair brûlée). Le professeur quitte la pièce un instant et, selon les mots du narrateur « Nancy, étant une femme, remarque un miroir. Elle oublie de jouer son rôle pendant un instant ». En fait elle ne fait que s’admirer dans le reflet mais son attitude suffit à la trahir quand Book arrive dans la pièce. Immédiatement il fonce voir son chauffeur en lui demandant pourquoi il a ramené une fille chez lui. Et les deux hommes, bien vite, en viennent à comprendre qu’il faut se débarrasser d’elle.

Capturée, Nancy tente de d’effrayer les deux hommes en leur racontant une partie de la vérité. Elle leur avoue qu’elle travaille pour la police (ce qui est vrai) mais aussi que c’est cette même police qui l’a envoyée infiltrer la demeure de Book car il ferait partie de la liste des suspects. Dommage pour Nancy : Book connaît le chef de la police et l’a croisé plus tôt dans la journée. Le policier lui a alors avoué n’avoir aucune piste. Nancy pourrait bien sûr rétorqué que le chef de la police n’allait pas dire la vérité à un suspect mais elle n’a pas ce réflexe. Book et son chauffeur en déduisent donc qu’elle travaille avec quelqu’un d’autre et qu’elle doit être éliminée avant de pouvoir prévenir son ou ses complices. Nancy décide de faire semblant d’être effrayée et de les faire parler. Ainsi elle leur avoue avoir remarquée que par endroit la peinture de la maison a été endommagée par des flammes. Les deux hommes finissent par décider qu’au point où ils en sont ils peuvent aussi bien lui montrer toute l’installation. Ils lui font ainsi visiter le laboratoire de Book, qui explique avoir découvert comment le corps humain peut s’enflammer quand il atteint une grande vitesse. Et là, devant une sorte de grande éprouvette, Book lâche une petite phrase qui devrait faire tiquer la plupart des fans de comics : « Plus tard, avec plus de fonds, j’espère pouvoir créer un homme de feu, une torche vivante (en VO dans le texte une « Living Torch », avec laquelle je dirigerais le monde ! ». Autant le dire : le laboratoire est équipé de la même manière que celui d’Horton, le créateur d’Human Torch et Book parle d’un projet qui est sensiblement le même ! D’autant que le « chauffeur » (qui est en fait l’assistant de Book) va plus loin : « Donnons une démonstration à cette jeune dame. Peut-être qu’avec une nouvelle combinaison gazeuse notre torche vivante est proche ! Nous utiliserons le jeune homme que j’ai embauché hier ! » C’en est trop pour Nancy qui hurle « Fireman ! FIREMAN ! »

L’ennui, c’est que ni Nancy ni Fire-Man n’avaient pris en compte un autre facteur dans le plan : le fait que le super-héros puisse être appelé à l’aide ailleurs au même moment. Au loin, Fire-Man a en effet aperçu une maison en flammes et, n’écoutant que son coeur de pompier, il s’est élancé à l’aide d’autant plus vite qu’un gamin s’était réfugié sur le toit. Fire-Man est donc en train d’aider les occupants de cette maison et incapable de répondre à l’appel à l’aide de Nancy. Pendant ce temps, Book et son assistant ont eu le temps de mettre leur plan en action. Un homme a été disposé dans le grand réservoir transparent et est devenu un homme enflammé. La Torche Vivante ! Le personnage est dessiné de manière totalement identique à Human Torch ce qui, à ce point, n’est plus tellement étonnant. Dans son « bocal », la Living Torch est donc en tout point semblable à la scène de la création d’Human Torch dans Marvel Comics #1.

L’idée de Book c’est d’utiliser les gens qu’il recrute comme des « munitions » qu’il tire avec un grand canon sur les véhicules qu’il veut détruire. Mais dans le cas de la Living Torch, il n’en a pas le temps. La créature a sa propre conscience et réussit à s’évader du dispositif, se ruant à la poursuite de son créateur. La Torche tue ainsi Book, puis l’assistant-chauffeur et se retourne vers Nancy, comptant visiblement en faire sa troisième victime. Heureusement c’est le moment où le Fire-Man arrive. Le bref combat est donc surréaliste puisque Fire-Man affronte une copie d’Human Torch qui est, par la même occasion, le portrait craché du modèle utilisé par Martin Filchock pour créer son propre héros. Mais le combat est de courte durée: Un homme de feu contre un homme ignifugé, on comprend vite que le héros n’a pas trop de mal à tenir en respect la créature. D’autant que cette dernière finit par se consumer. L’homme enflammé du professeur Book finit par s’écrouler, mort. Ne reste plus qu’à conclure l’histoire. Fire-Man et Nancy fouillent dans les notes de Book et comprennent que son plan était d’attaquer les véhicules transportant de l’argent avec ses « balles humaines » pour financer ses propres recherches. Nancy, après s’être réjouie que la créature ait vécue assez longtemps pour détruire ses créateurs, explique alors qu’il ne reste qu’à communiquer la liste des complices de Book à la police et l’affaire sera close.

…L’affaire du professeur Book, sans doute. Mais Nancy n’envisageait sans doute pas qu’en constatant la fin de cette aventure elle marquait par la même occasion la conclusion de la carrière du Fire-Man. En effet, on ne reverrait plus ce dernier dans aucune publication. Centaur s’en était visiblement lassé. Mais on peut aussi se demander si l’éditeur n’avait tout simplement pas reçu un coup de téléphone de Timely/Marvel pour lui signifier que la plaisanterie avait assez duré. Que Fire-Man soit une distante copie d’Human Torch avec le même genre de coiffe que le Whizzer, c’était une chose. Qu’un sosie en tout point identique à la Torche se trimballe dans les aventures du même personnage, c’était sans doute aller un peu trop loin dans le mimétisme. Ou peut-être que tout simplement la police du secteur de Fire-Man n’a plus jamais enquêté sur des meurtres liés à des incendies, laissant Jim Reuben en chômage technique en attendant qu’on ait à nouveau besoin de lui.

[Xavier Fournier]